Archive for the ‘Nouvelles’ Category

La dernière tentation du Canard (2/2)

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Je retourne attendre. J’attends, j’attends. Le temps s’est comme figé pour me faire chier.

Du bruit dans le couloir, roulement d’un lit, des voix rauques, un rire. Je rallume les lumières dans la chambre, elle fronce automatiquement les sourcils.

— C’est vous la commotion cérébrale ?
— Pardon ?
— L’accident de la route, là, le trauma au crâne ?
— Bah non, c’est elle, dis-je en désignant ma Blonde.

Vu l’immense bandage qui entoure sa tête, dans le genre question à la con, le type se pose là. Son collègue lui fait remarquer, ils éclatent de rire et déplacent ma Blonde comme s’il  s’agissait d’un meuble Ikea. Je les suis dans le couloir avec une forte envie de pleurer. Ils papotent, parlent d’une « nouvelle » qui est bonne, avec des nichons qui semblent vouloir éclater sous son chemisier, puis ils font l’un après l’autre le top des nanas de l’hosto qu’ils ont envie de se faire. L’un des deux infirmiers me mate en biais, mon t-shirt en particulier.

— Hardos ?
— Ouais.

Il se marre, son collègue ricane à son tour.


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La dernière tentation du Canard (1/2)

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« La dernière tentation du Canard »


— Mais, si je comprends bien, ton concert, c’est bien ce soir ?

— Ouais.
— Donc, à la limite, que tu prennes ton après-midi pour « assurer », comme tu dis, je peux comprendre… Mais pourquoi prendre carrément TOUTE la journée ?

Après avoir posé sa question, elle laisse ses guillemets suspendus avec les doigts quelques instants. Clairement, ses yeux indiquent qu’elle ne comprend pas l’enjeu.

— Mettons qu’il y ait un problème à mon taf qui m’oblige à rester tard…
— Oui, dans ce cas-là, autant carrément ne pas aller bosser, ironise-t-elle.
— Mettons, tout simplement, qu’il y ait une grève des transports ou un accident sur la ligne.
— À la limite, comme je viens de te le dire, tu prends ton après-midi. À la limite…
— Mais justement, je préfère « assurer », dis-je en la coupant à mon tour.

La vérité est que j’avais fait depuis un bail mon petit programme de la journée, que cela faisait des semaines que j’attendais ce concert de Slayer, que cette journée intégralement consacrée à mon groupe fétiche flottait dans mon quotidien comme un petit coin de ciel bleu.


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Au commencement…

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« Au commencement »

 

Partie 1 : Final Beginning

Au commencement, il y a cette épaisse moquette verte et aux quatre coins du salon des enceintes plus grandes que moi. Quand elle ouvre le buffet, la chaîne hi-fi apparaît alors, une Technics, avec un égaliseur, un lecteur de cassette et, au milieu, comme un grand visage rond tout écrasé, la platine disque. Chaque fois qu’elle met un disque, on entend un tonnerre grondant au loin suivi d’un vent de poussière qui souffle à travers les enceintes. Alors la musique arrive enfin, ses vibrations, ses mélodies. Parfois les guitares. Et la batterie qui me soulève le cœur. J’aime sentir mon corps vibrer à l’unisson, ressentir ces pulsations. Je m’approche le plus possible des enceintes jusqu’à me coller complètement contre elles pour en apprécier sa force, lui faire face, la défier comme le vent, la sentir traverser mon corps.

« Te mets pas si près des enceintes, tu vas avoir mal aux oreilles après ! »

Quand elle ouvre le grand tiroir à disques, c’est une fête. Je peux les regarder, les manipuler pendant des heures. Il y a l’image dessus, l’odeur du vinyle, des reliefs aussi. Elle sort le disque noir d’un étui blanc en carton, faut faire attention, c’est très fragile. La musique peut courir jusque dans les enceintes grâce au diamant au bout du bitoniau. Je n’aime pas quand ça chante, surtout en français (parce qu’elle chante alors et je déteste cela sans comprendre pourquoi). Quand elle met Michel Berger, c’est un supplice. France Gall, encore pire. Elle a aussi de la musique qui ne chante pas en français mais que je n’aime pas non plus : Elton John, Stanley Clarke, Simon and Garfunkel. Puis il y a aussi la musique sans parole que je peux écouter en boucle, sans me lasser, comme Vivaldi.

La guitare est mon instrument préféré. Surtout quand il n’y a qu’elle, qu’on n’entend qu’elle. Santana par exemple. Une flamme danse au milieu du salon, quelque chose court le long des murs, se contorsionne et rebondit comme une balle en plastique. Elle ne me demande pas ce que je veux écouter, elle sait. Je classe régulièrement ses disques, de celui que j’aime le plus à celui que j’aime le moins. Alors parfois en silence, elle en prend un du bon côté de la pile et je fonce coller ma tête contre l’une des enceintes.


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« Canard et les X Men : The Ninja Director’s Cut »

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« Crapaud Chauve »
The Ninja Director’s Cut

1

Le plus grand groupe de Metal au monde est inconnu. Aucun article dans la presse, ni dans les fanzines, pas une évocation, ni même une ligne sur quelque blog d’initiés, à peine une rumeur saupoudrée par ci par là. Pourtant, ses riffs de guitare sont la symbiose de la violence, d’une virtuosité faite de deux accords. Et même un et demi. Le martèlement du batteur est semblable à un fracas de crânes volants en éclat, une rage rythmée sans double pédale et dansant avec le son creusé de la basse, formant un couple degré dix sur l’échelle de Richter. Le souffle de la colère et la brutalité des paroles, psalmodiées par un chanteur qui a les Enfers à l’oreille pour lui dicter son cantique de mort, font se signer les nonnes à chaque respiration, réprimant leur désir d’être souillées par cet ange infernal, qui aborde des sujets aussi traumatisants que l’acné adolescente. Á chaque concert des fans se suicident, ne trouvant plus sens à la vie après cette ultime messe. La fosse remercie d’être devenue sourde, les tympans percés par le grondement cataclysmique des enceintes car désormais, dans ce silence qui sera désormais leur quotidien, résonnera pour toujours le sifflement de ce dernier chant apocalyptique.

Mais c’est un secret. Connu uniquement par un groupe d’étudiants en droit, à la fin des années 90 :

« Mais oui, il écoute des trucs de malade ! De la musique de dingues. Ses groupes…attends, attends, mort de rire….ils ont des noms che-lous ! Chinois jaune…Cannibal souriant ! CRAPAUD CHAUVE !!! »

— Ahahaha ! Crapaud chauve ! Cra-paud chau-ve ! C’est bon çà ! Krrkkrrr.

Le rire moqueur de Sully adoubant la trouvaille d’un Fabrice possédé du démon de la frénésie des noms plus débiles les uns que les autres, ne trouvait pour réplique de Canard qu’une moue lasse et des épaules tombantes. Après un semestre de vannes, c’était un seulement un combat de plus. Il savait lever les poings, rentrer les épaules, encaisser les coups et attendre l’ouverture pour porter le direct qui sonne, souvent en dessous de la ceinture, souvent en rapport avec notre incapacité de faire le premier pas en direction du sexe faible. Pas si faible que cela au jugé de l’emprise absolue qu’il exerçait sur la qualité de nos journées de cours.

— Cannibal Corpse, pas Cannibal souriant, putain ! Et à quoi ça sert d’écouter de la musique de lovers, des trucs de tapettes, vos Georges Michael, Mariah Carey et compagnie, si c’est pour rester inactif derrière ? Vous vivez vos histoires par procuration, comme si ça allait vous tomber dessus un jour ! C’est aussi crédible que les scénarios de vos films de cul ! Vous bavez tous sur la nana de seconde année qu’on croise à la bibliothèque, mais il n’y en a pas un qui est allé la voir ! N’est-ce pas…Ninja ?

Accompagnant un mince sourire, ses yeux se plissèrent en une ligne moqueuse qui soulignait son regard en coin. Le fourbe. Mine de rien, il n’en donnait pas l’air, mais c’était un combatif, le Canard. Je pris un ton détaché qui ne trompait pas grand monde :

— On n’est pas tous The Great Pretender. T’as ta cour de jupes et surtout Charleen qui glousse quand tu lui dis seulement « bonjour », mais nous…nous ne bénéficions pas des mêmes « privilèges »…
— Ho ho ! C’est pas The Great Pretender, c’est Mannix ! T’as raison, Canard ! Ninja, il est faible, il est aliéné…A-lié-né ! Il écoute « Little wings » en souriant bêtement. Il n’écoute pas du bon crapaud chauve. TatatataTatataaaaaa !!!

Sully volait de sobriquets en alias, mélangeait tous les sujets dans un débit de mitrailleuse automatique. Pour quelqu’un qui n’était pas du groupe, nos dialogues étaient incompréhensibles.

— C’est pas tout çà, escamotais-je, mais on continuera le débat « musicalo-meufique » à la prochaine pause. Tout le monde est déjà remonté dans l’amphi. Tu vas encore faire ton entrée dans la salle en faisant une roulade, Mannix ?

L’énergie jusqu’au-boutiste de Canard, son acharnement lui avait fait gagner la semaine précédente un nouveau surnom, celui de « Mannix ». La série télé, pas la marque de préservatifs. Le RER venait de claquer ses portes au nez de notre petit groupe haletant, cherchant le deuxième souffle d’une course ratée. Notre après-midi de sèche et de Mario-Kart venait d’être un peu décalée. Une demi-heure de marche depuis la fac avalée en treize minutes. Une de trop. Mais Canard avait refusé de capituler devant la dictature impitoyable des horaires. Dans un sursaut de révolte, il avait continué sa course le long du quai et attrapé en sautant la rambarde des portes pour s’y agripper, en équilibre sur le marchepied. Le train prenant tout de même un peu de vitesse, puis nous sachant à l’arrière, dans un éclair de lucidité et un zest de déception d’être seul sur ce coup, il bondit sur le quai. Une employée de la SNCF accourra pour le sermonner sur sa conduite insensée, alors qu’il répondait d’un ton professoral par une citation latine, puis une seconde de Nietzche. Nous observions la scène, oscillant entre la consternation et l’abattement de repousser d’une demi-heure la joute vidéo-ludique. C’est alors que Sully redonna le sourire à tout le monde, chantonnant le générique de la série :

« Hoho ! Canard, je le respecte ! C’est un vrai cascadeur ! Comme dans le générique de Mannix qui saute partout sur les voitures et tout ! C’est Mannix ! Ta tada tada tada tada daaaaa. Hééééé…on va se poser sur les bancs pour faire un huit américain ? ».

Lors de cette même après-midi, Sully avait mordu la poussière à Mario-Kart, étourdi par le pouvoir maudit des cédés de Canard. Le cadet avait battu le maître d’armes. Anakin mit un soufflet à Yoda. Yoshi s’était fait monter par Wario hurlant « yahoo ! » à chaque carapace rouge que le dinosaure encaissait dans le pot d’échappement.

« Mais c’est pas possiiiiiiiible ! C’est pas pooooosssiiiiible ! Pas un pourri comme Canard ! Pas Mannix ! C’est cette musique qui m’a rendu faible ! ».

Sully, sous une façade perpétuellement joviale, considérait que son droit d’ainesse lui octroyait un avantage éternel dans le domaine des jeux vidéo. Une sorte de loi salique du joypad. Il pouvait tolérer que j’aille le chatouiller sur certains jeux car nous nous affrontions depuis la classe de seconde. A l’époque, une brasserie à quelques minutes du lycée avait eu l’inspiration, en cette rentrée des classes, d’installer une borne d’arcade présentant un jeu qui allait enfiévrer nos heures de sèche : Street Fighter II. L’amitié s’était scellée dans l’affrontement entre Ryu et Chun-Li. Sully allant toujours à la facilité, il n’est pas difficile de deviner quel combattant avait sa préférence. Un nombre presque égal de victoires de part et d’autre avait instauré un pacte de respect entre nous.

« Mais non, tu t’es fait rosser comme un Agaric par Canard » : je me moquais en faisant référence à Secret of Mana sur Super Nintendo. Une merveille de l’action RPG que Canard considérait de l’air condescendant du chevalier de la maturité du PC contre l’infantilité de la console de jeu. Il aurait pu s’appeler Canard PC cinq ans avant l’heure, mais son affection pour les abysses infernales le rapprochait naturellement du bidet : Canard WC. Une règle tacite interdit de choisir soi-même son alias. Canard me surnommait Ninja » et Sully « Vieux Pourri », Sully le surnommait Mannix et m’appelais « Monsieur », je surnommais Sully « Le Doyen » et Canard « The Great Pretender ». Puis un jour, internet a tout foutu en l’air, abolissant cet édit pour établir la religion des identités virtuelles auto-baptisées.

Le Doyen Sully n’en revenait toujours pas et cherchait un coupable :

— Sa musique de chiottes m’a vidé de toutes mes forces ! Tout ce boucan ! Ho-ho ! Il faut que je me ressource ! Je dois avoir une petite cassette avec un bon Tabatha Cash ou un Julia Chanel. Un bon petit « Parfum de Mathilde » – le all-star game du X français – me rendra toutes mes forces ! 

Dans un tel moment de crise, le porno était une valeur refuge.

Sully le Doyen était l’incontestable leader des X-Men. Son génie du genre était si ancien qu’il paraissait inné, manifesté au seuil de la sortie de l’enfance : il jouait un tennis avec deux amis, Abdé et Aroun, quand un troisième – « Michel du Foot » – les rejoignit en pleine partie. Son retard se justifiait par un petit extra en plus de sa raquette : un numéro de Newlook, récupéré on ne sait comment. Cette troublante et révolutionnaire découverte fit germer un stratagème dans ces cerveaux corruptibles de douze ans d’âge : « le casse de la librairie du centre-ville ». Le plan de cet « Ocean’s Four » était savamment conçu par Sully le Jeune. Les rôles étaient distribués : Abdé et Michel du Tennis jouaient « les clients n°1 et 2 ». Aroun était « le voleur », Sully « la victime ». Client n°1 demandait des références à la libraire pendant que Client n°2 présentait un « onze mondial » au comptoir. Leur rôle consistait à distraire le cerbère des lieux pendant que la victime se faufilait au fond du magasin, au rayon « adulte » et commençait à fourrer sous le manteau tout ce qui tombait sous la main. Soudainement, à l’extérieur, le voleur surgit et enfourcha le vélo que la victime avait posé, sans chaine ni cadenas, à côté de l’entrée. La victime se précipita à la poursuite du vélo, en hurlant « Au voleur ! » emportant en même temps le butin de son propre larcin. Le plan s’était déroulé sans accrocs… sauf que, dans la panique du vol à l’aveuglette, le maigre butin se résumait à un magazine « rondes et jolies » et un autre mensuel SM, rempli de cuir, cravaches, menottes, croix de Saint-André et surtout de mochetés très loin des fées du Newlook. Tirant les conclusions de ce semi-échec après tant d’efforts et de risques, Sully préféra devenir la plaque tournante du trafic de cassettes sous le manteau, dont le jour de pointe se présentait le lundi suivant le premier samedi du mois. Il allait toujours à la facilité. Avec l’adolescence et l’expérience, il s’était diversifié : cassettes, magazines, mangas. La chambre de Sully le Doyen recelait une collection « d’une valeur in-es-ti-mable » planquée dans diverses cachettes.

Le génie ayant toujours pour compagnon l’orgueil, une victoire de Canard – qui lui rendait plus de cinq ans – se vivait comme un crime de lèse-majesté qui ne pourrait s’adoucir que grâce à de nouvelles armes dans l’arsenal des petites vannes. L’exorcisme de « Creeping Death » débuta quelques jours après, par cette sentence de Fabrice : « Crapaud Chauve ». Le petit tacle qui tient de la passion.

Alors à partir de ce jour, pour nous, Mannix / The Great Pretender / Canard écoutait Crapaud Chauve.

Et Mannix venait encore de débouler dans l’amphi en exécutant une roulade.


2

Le lundi après-midi, de 13h à 16h, était consacré au droit des obligations. L’importance de la matière, sanctionnée d’une épreuve écrite « compte-double » et de dix séances de TD par semestre comptant pour la moitié de la note, épargnait à l’amphithéâtre le fléau de la sèche. Á moins que ce ne fusse surtout la qualité du professeur et l’horaire car, en reflet négatif, le cours suivant, droit pénal de 16h à 19h, pourtant affecté des mêmes barèmes et travaux, se jouait systématiquement dans la confidentialité d’un public d’une vingtaine d’étudiants.

« L’article 1134 alinéa 1° du Code Civil dispose que les conventions légalement formées tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faites, ce qui veut dire que… »

Une masse compacte de têtes penchées sur leurs feuilles doubles « grands carreaux » griffonnait fiévreusement, avec l’anxiété d’un malade couchant ses dernières volontés, les lignes d’un avenir assuré mais dicté par un autre.

Cette mer dense, molle et inquiète, séparée par une langue sécuritaire de sièges vides des roches de l’estrade sur lequel s’érigeait le phare professoral, ne faisait entendre sa respiration que par le grattement des stylos et le crissement des feuilles, à l’exception du chuchotement de quelques vaguelettes dissipées.

« Celle-là, elle est bonne, elle est bonne, elle est bonne…bon, la tête c’est moins ça, mais c’est pas grave, je lui mets un sac en papier sur la tête. Je te jure : si elle était en face de moi, je la choperais et lui déchirerais ses vêtements d’un coup…schriiiiiiip ! Mais oui !»

Fabrice récitait sa poésie habituelle à l’oreille libre de Canard qui souriait silencieusement en continuant de noter scrupuleusement. L’autre oreille occupée par un écouteur. Ses yeux allaient et revenaient de sa copie double grand carreaux en faisant des petits détours sur le groupe de filles de la rangée du dessous.

« Mais non, elle ne vaut pas Megaback et son backdoor ! C’est bon à becqueter çà ! ».

Sully avait saisi l’occasion donnée par Fabrice pour rappeler ses préférences. De façade, car, comme la plupart d’entre nous, il ne mentionnait que pudiquement le prénom de sa vraie favorite : Sonia, qui, en plus d’être étudiante, faisait la baby-sitter mais aussi la serveuse dans un snack proche de l’amphi. Une fois par semaine, Sully y prenait un sandwich – celui que Sonia lui servait avec un sourire et un clin d’œil – dans une émotion silencieuse. Il y allait toujours seul. L’amour avait des pudeurs qui ne se partageaient pas. Contrairement à ses gadgets high-tech.

— T’as ton lecteur de Mini-Disc, Sully ? demande Canard
— T’as un mini-disc, Sully ? T’as acheté ça ? Réagit Fabrice.
— Hoho ! C’est bon le mini-disc ! C’est l’avenir ! Dans un an, tout-le-monde-en-au-ra ! Tout le monde ! C’est le futur standard de la musique ! Qu’est-ce que tu veux Canard ? J’ai du Mariah Carey, du Georges Michaël, South Park Chef Aid, du X-Japan…
— T’as pas Led Zeppelin ? Je voulais écouter « Whole Lotta Love ».
— Pas de Led Zep, désolé !
— Bon, tant pis, passe-moi X-Japan. Je vais réécouter « Alive ».
— Ecoute « Crucify my Love » !
— Ah non, « Crucify my Love », c’est impossible. Rien que le titre…
— Hé Canard tu vois, X-Japan ça, c’est un grand groupe, c’est pas tout pourri comme ta musique de Crapaud Chauve ! Rararpappapapappffffttt ! 

Sully mimait un chanteur de métal qui devait être Taz, le Diable de Tasmanie.

— Mais arrêtez avec cette histoire de Crapaud Chauve ! Allez ! File-moi ton Mini-Disc.

Je profitais d’un de mes sujets préférés pour m’immiscer dans la conversation. Nous étions répartis sur deux rangées de sièges, Sully et moi calés au-dessus de Canard et Fabrice, mais cette disposition favorisait trop les échanges. Après tout, la pause était dans cinq minutes.

« Respect pour Crapaud Chauve. Ce sont les plus grands ! Metallica et Megadeth c’est du François Feldmann à côté. Y’a que Canard pour être initié à ce groupe. Hé, Régis, tu connais Crapaud Chauve ? »

Mmmm ?

Régis leva doucement le nez de sa feuille. Ses yeux bleus océan, éternellement mi-clos, clignaient en me fixant sans réellement me regarder, comme si, réveillé en pleine nuit, il était dans les premières secondes où, dans l’obscurité, encore embué dans le songe, il cherchait à retrouver la réalité de sa chambre en s’arrêtant sur le luminaire du plafond.

— C’est quoi Crapaud Chauve ?

« Régis Against The Machine » comme il nous arrivait de le surnommer, galérait aussi un peu comme nous. Il avait redoublé sa seconde année, comme Sully, alors que Canard et moi avions redoublé la première. Nous étions tous dans notre troisième année d’un DEUG qui en comptait deux, s’accrochant sans trop savoir à l’obtention de notre premier diplôme du supérieur. « Rage » était un des membres satellites, comme d’autres comparses, de notre quatuor de la glande. Outre d’être assez concerné pour assurer une présence plus régulière que la nôtre aux cours, il possédait un talent particulier qui le distinguait dans la sympathie : il riait systématiquement à nos blagues ou jeu de mots, surtout les plus éculés, dont Sully s’était fait un spécialiste, fruits murs d’années d’écoute des Grosses Têtes et autres « Roucasseries ». Ses yeux, se plissaient, son nez se fronçait et il reprenait notre blague d’un rire qui partait sur un ton plus aigu, qu’il complétait par : « Ahahahaha…..il est con lui ! ».

« Tu ne connais pas Crapaud Chauve ? C’est le plus grand groupe de Métal du monde ! Mais tout le monde n’a pas le courage de les écouter. Il parait que Dark Vador et Keyser Söze n’ont pas osé. T’as vu Usual Suspect ? Dans le film, on raconte que Keyser Söze, a exécuté sa femme et ses enfants pour montrer à leurs ravisseurs à quel point il était impitoyable. Et bien Keyser Söze a eu peur d’écouter Crapaud Chauve. Pourtant, certaines rumeurs disent aussi qu’il est le chanteur de Crapaud Chauve. »

Ahahaha…..Keyser Söze….Crapaud Chauve….il est con, lui !

Impossible de faire un bide avec Régis. Il vous donnait confiance en votre génie comique. Avec lui comme public, au bout d’un quart d’heure, vous étiez convaincu d’être la personne la plus drôle du monde. Toujours avide du moindre calembour, son oreille attentive était un des plus grands trésors engloutis dans la mer des incertitudes de l’amphi. Derrière le cul de Mégaback, car quand même, il est des hiérarchies inamovibles.

— Non, Rage, sérieusement, il faut que t’écoutes la musique de Canard. T’es Ok, Canard ? T’as qu’à lui mettre ce que t’avais aux oreilles avant de prendre le mini-disc de Sully.
— Pas certain que te plaise, Rage, mais bon, si ça te dit, je te fais écouter à la pause.
— C’est comme Metallica ? Ça, j’aime bien. Bah ouais, j’écouterai à la pause.

La pause. Ce coup de pied dans la fourmilière. La masse s’agitait d’un coup, donnait l’impression d’aller dans tous les sens mais obéissait en vérité à un ordre très établi : les gradins se vidaient en même temps que s’allongeaient les files d’attente à la machine à café et aux toilettes, se remplissaient les bancs jouxtant les portes. Cette fois-ci, nous avions sacrifié cette habitude de nous poser et mater les culs qui passaient, surtout celui de Mégaback.

Dans un cérémonieux silence, Canard offrit à Régis les écouteurs de son walkman autoreverse, toujours posé à côté de lui en cours. Le moment avait quelque chose de solennel, Canard instaurait tout ce qui avait trait à sa musique d’une sorte de recueillement craintif. Nous étions aux aguets. Régis riait déjà un peu en fronçant le nez, comme un scaphandrier qui nous ferait le signe « OK » avant de s’immerger et disparaître de la vue de son équipe, tandis que Canard appuya sur la touche « Play ».

Je perçus un son indéfinissable s’introduire dans les oreilles de Rage.

Son visage sembla se figer. Ses yeux mi-clos s’ouvrirent démesurément jusqu’à devenir ronds comme des boules de loto. Ses bras et son tronc se raidirent en même temps que son sourire s’évanouissait. Sa bouche se contracta pour se ramener en un point rouge entre son nez et son menton. Il ressemblait d’un coup à un automate grippé et figé dans la même position depuis des siècles.

Il resta statufié quelques secondes, avec ce rictus. Canard me regarda d’un œil qui trahissait son incompréhension, pendant que Sully se mettait à ricaner. Fabrice semblait vouloir intervenir pour ranimer Rage mais resta figé lui aussi, comme le témoin d’un grave accident de la route qui ne connait pas les gestes de premier secours.

« AaaaaaAAaaaAAAaaaaaaah !!! Mais c’est quoi cette musique de malaaaaaade ? AaaaaaaAAAaaah ! ».

Dans un brusque réflexe de survie, Régis tira les écouteurs et les jeta à Canard. Ses mains tremblaient légèrement. Il se replongea aussitôt dans la lecture de ses notes, dans une attitude de repli sur soi. Régis, recroquevillé, avait été vaincu par la machine.

— Crrrr…crrrr…Crapaud Chauve c’est plus fort que toi !

Sully parodiait la pub Sega en se gondolant.

— Mais je t’avais dit que tu écoutais des trucs de fou !intervient Fabrice en s’adressant au Canard. Tes Crapaud Chauve et compagnie, c’est de la merde ! Regarde ce que ça a fait à ce pauvre Régis !

Fabrice s’agitait devant Canard qui haussait les épaules et me regardait d’une expression qu’on aurait pu traduire par : « M’enfin ? ».

— Ce truc de « Crapaud Chauve » commence à me gonfler ! Vous êtes chiants avec ça ! C’est…. — Hé Canard !

Rahan et sa coupe de cheveux qui le faisait plus ressembler au leader d’Europe qu’au « fils des âges farouches », avait profité de la pause pour ramener un cédé promis depuis des lustres au Canard. Un groupe qu’il n’avait pas encore eu l’occasion d’écouter.

— C’est quel album de Korn, Rahan ?
— C’est leur second. Tu vas voir le batteur déchire !
— Ouais, j’ai entendu dire que c’était une sorte de « Groove Metal ». Jamais entendu, pour l’instant. Je te dirais ce que j’en pense. Je suis toujours curieux d’écouter de nouveaux groupes.
— Hé, en tout cas, Korn, je suis sûr qu’ils sont très souples !

Canard fixa Sully craignant l’inévitable chute moisie.

— Ben oui, ils sont souples, ils sont flexibles…Korn flèxes.
— Mais c’est trop nul ! hurla Canard. Fais gaffe Sully, le jour où tu voudras sortir une bonne blague devant Sonia, ta vraie chouchoute, tu n’auras que des blagues vaseuses en stock.
— Ahahahaha…Corn-flakes…il est con lui ! ricana Régis.

Finalement Régis avait survécu.

Je regardais passer le cédé de main en main, tel le témoin d’un échange sous le manteau d’un document contenant un secret d’Etat révélant un mystère. Pour moi, jusqu’ici, « Korn » était un truc qu’on voyait typexé sur des trousses ou des sacs à dos Lafuma. Á égalité avec le symbole « Anarchy » et « Sid Vicious ».

— Au fait Canard, t’as pensé à me ramener Zelda ?
— Ah oui, j’allais oublier…

Canard sortit la boite de « Ocarina of time » sur Nintendo 64 et me la tendit avec un regard embué par l’émotion. plein d’émotion.

— Tu vas le découvrir et y jouer pour la première fois…Tu sais, je t’envie…

De la part d’un gars qui nous serinait à longueur d’année que « les jeux PC sont plus mâtures », que « Baldur Gates encule n’importe quel RPG console », je savourais cet aveu.

— Ah oui, au fait, j’ai autre chose pour toi.

Cassette TDK 90 minutes.

— C’est pas ce que t’as fait écouter à Régis ? je demandai inquiet.
— Mais non, ce qu’a écouté Régis, c’est un truc d’initiés…C’est…
— Héééé, t’as vu Mégaback a sorti une jupe serrée, c’est chaud….Pfiiiiiou, c’est SHOOOOW !

Sully nous rappelant à l’essentiel, nos têtes s’orientèrent vers un pôle magnétique parfaitement rebondi.

— C’est pas possiiiiible ! C’est PAS POSSIBLE un cul pareil ! C’est chaud !

Après quelques suées et s’être agité sur sa chaise dans tous les sens tel Ulysse ligoté à son mât, Sully se libéra et s’échappa de l’amphi avec une expression grave et les yeux clos. Il lui fallait se soustraire à ce supplice de Tantale et se soulager en s’aveuglant volontairement.

— Mais pfff…. Arrêtez de fantasmer sur cette bande de radasses/pétasses/connasses/grognasses d’Assas. Mégaback, ok, je reconnais : elle a un beau cul, mais elle a une sale gueule. Et « The Back is not enough ». 

Canard jouait encore superbement le rejet de tout ce qui pouvait avoir une jupe ou un pantalon moulant.

— T’es dur Canard. Oui, elle a un petit quelque chose d’ingrat, mais quel boule de compét’ ! Franchement ?

Je défendais quand même la demoiselle, d’autant qu’elle avait semblé me communiquer des signes d’intérêt quelque temps auparavant alors que Sully, Canard et moi attendions le RER. Un regard fixe, un peu le même que celui que son cul magnétisait, ce qui en était presque gênant. Fidèle à ma lâcheté, j’avais feint de ne pas le voir, mais mes comparses me le firent remarquer.

Je crois que Sully m’en a voulu jusque la fin.

Dans un amphi, les places de chacun varient rarement d’un cours à un autre, en conséquence il arrive souvent qu’on puisse faire un plan de salle quasi-systématique. Les mêmes groupes aux mêmes endroits. Le groupe de fille de la rangée sous celle que nous animions souriait régulièrement à nos petites blagues et réflexions. L’air de rien. Sans se retourner. Chacun avait évidemment noté ce petit intérêt et s’ingéniait à aller plus loin dans les « maux d’esprits », espérant qu’un jour un contact se créerait entre les saltimbanques et leur public.

Sully avait son truc : il venait toujours avec une grosse poignée de bonbons aux fruits type « Regalad » et en distribuait quelques-uns. Les filles de devant en profitaient de temps en temps. Le grand Pépé Malin approuvait ce petit stratagème, observant depuis les pages des « Fluide Glacial » que Canard lisait en cours de temps en temps.

Ce travail de fourmi allait donner ses fruits car – ô enchantement – la plus mignonne d’entre elles se retourna : la fille aux « daims » baptisée ainsi parce qu’elle se repaissait à longueur de cours de ces gourmandises aussi sucrées que ses lèvres, la blondeur sablée des petits gâteaux s’accordant au teint de ses cheveux qui encadraient cette jolie frimousse aux yeux légèrement bridés et aux traits tout en régularité sage. En plus elle avait une bonne paire de nibards. Un défaut dans la cuirasse : Canard la trouvait bien mignonne, s’en défendant mollement. « Vous en voulez ? ». Elle désigne ses daims tout en s’adressant à Canard.

Je guette la réponse.

Réponse de l’intéressé : « Ah non, désolé, j’suis déjà marié ! ».

Silence glacial.

Gênée, elle pivota vers sa feuille de cours. La porte entrebâillée venait de se claquer, conséquence directe de cette réplique calamiteuse de Canard… Il se retourna vers moi, les yeux fous et la tête entre les mains : « Putain ! Mais qu’est-ce que j’ai fait ??!!! ». Personne n’a jamais compris le comment du pourquoi d’une telle réplique. Lamentablement, il venait de faire ce qu’il avait prophétisé à Sully quelques minutes plus tôt. Il resta statufié quelques secondes. Canard me regardait d’un œil qui trahissait sa détresse, pendant que Sully revenu de son repos salvateur se mettait à ricaner. Je voulais intervenir pour ranimer Canard mais restais figé moi aussi, comme le témoin d’un grave accident de la route qui ne connait pas les gestes de premier secours. Il enfonça ses deux écouteurs et se replia sur lui-même. Dans pareil moment, le Metal était sa valeur refuge.

« Ahahahahaha….Je suis déjà marié ! Il est con, lui ! »

Le bide n’était pas total. Merci Régis.

Pendant la dernière heure de cours, je manipulai la cassette en la retournant sur ses deux faces : « Metallica : Master of Puppets. » puis « Megadeth : Rust in Peace ». Une partie de moi était déçue de ne pas lire « Crapaud Chauve ».


3

Le temps et le flot du quotidien ont coulé sous les ponts des relations « Ass-Ass ». Cette bulle de savon avait fait sa vie éphémère, se distendant, sa couleur arc-en-ciel s’obscurcit avant d’éclater en projetant des gouttelettes de souvenirs. Et puis, on ne trouve plus goût à buller.

Á l’issue des partiels de rattrapage de la seconde année, Canard nous annonça, avec son un air le plus grave et sa voix la plus raisonnée, qu’en continuant ensemble nous allions droit dans le mur. Il avait décidé de changer d’établissement pour suivre une autre filière en droit. Il avait raison : nos trois bêtises entraient en résonnance, se nourrissaient les unes des autres, gonflaient et commençaient à boursoufler. Avant l’indigestion, afin de tempérer le mauvais entrain, de remonter de la profondeur triste de l’estomac de notre connerie, un régime sans épices s’imposait.

Je ressentis cet exode comme la suite logique d’une lente chute de Rome, depuis la fin de la première année, dont j’étais un témoin conscient. Fabrice était parti, nous avions chacun retapé une des deux années du DEUG, la fille de la bibliothèque universitaire avait disparu et hantait mes souvenirs de son fantôme. Tout cela me rappelait la mort de ce temps sucré. Le départ de Canard était inéluctable, la dernière étape du passage à l’âge adulte. Sully et moi étions vieux, cumulant des colliers de redoublement, devions aller au bout pour ensuite nous risquer dans la « vraie vie active », sans réel bagage. Canard était assez jeune pour se réinventer ailleurs.

Parmi les souvenirs et les anecdotes, les choses qui se sont réellement passés, celles dont on souhaite qu’elles soient arrivées de la manière dont nous nous en rappelons et les mensonges de la mémoire, Crapaud Chauve avait une coloration particulière : une invention qui a pris la consistance du réel, presqu’un concept résumé par une expression consacrée (« les groupes de Crapaud Chauve ») qui désignait les pires écoutes du Canard, tous ses groupes qu’il affectionnait envers et contre tous, qu’il arborait souvent comme une manifestation de sa singularité, casque en étendard.

Crapaud Chauve faisait partie des cendres de cette nostalgie et il m’arrivait souvent d’essayer d’imaginer ce groupe fictif, figuré par des batraciens aux cheveux longs, clopes en gueules, instruments en palmes, jouant des morceaux improbables d’un air cool et blasé. Il manquait pourtant quelque chose, un élément de concret. Eloigné de l’influence du palmipède des cabinets, je n’avais pas vraiment poussé l’exploration du « genre Metal ». J’avais rencontré assez tôt mes limites (Metallica, quelques morceaux de System Of a Down, et autres choses faciles d’accès, parfaitement susceptibles d’être diffusées sur MTV). Si je connaissais quelques références, les sentiments ne passaient pas : colère, violence, tristesse, se renvoyaient à l’indifférence. Je pouvais avoir une idée de la raison pour laquelle Slayer était voué à un culte mais ne le comprenais pas. Hermétique à ce dégueulis de décibels, je n’en pigeais pas le sens. Mais de temps en temps, j’écoutais des vieux morceaux de Metallica, ou leur dernier album – « Death Magnetic » – l’appréciant tout en sachant pertinemment que « les purs » n’en avaient pas la même opinion.

Ce que je devais et doit toujours à Canard sont mes premières vraies écoutes de Jimi Hendrix. De sensibilité différentes, nous n’étions pas d’accord sur toutes les merveilles du Voodoo Child – Little Wings l’émouvant aussi peu que « If six was nine » me laissait perplexe – sauf sur « Machine Gun », le totem commun.

Sans doute découvrir « mon Crapaud Chauve » exigeait d’embrasser le Metal, de vouloir mourir pour lui. La clef d’une énigme dont seul Canard gardait jalousement le secret. Mais nous ne nous voyions plus trop. Les intervalles entre les retrouvailles se comptaient en années. Alors Sully nous a rappelé qu’il ne faut pas se laisser écrouler les ponts entre les rives des amitiés. Une dernière leçon en mauvaise blague.

Je n’avais pas entendu la voix de Canard depuis près de deux ans, je l’avais seulement lu : quelques courriels aimables et nostalgiques échangés de temps en temps, des rendez-vous reportés à noircir un agenda d’une année bissextile, lorsque je lui apprenais la maladie de Sully. Sous le choc, Canard se sentit coupable d’avoir laissé fuir le temps. Je me sentais coupable de ne pas l’avoir rattrapé. Peut-être que, chacun d’entre nous ayant eu plus de chances que Sully, nous nous sentions coupables de vivre mieux que lui.

La maladie fit son œuvre en trois temps : attaque, espoir, chute.

L’attaque fut brutale, l’espoir bref, la chute lente.

Sully, un peu marqué par l’infortune et des mauvais choix, commençait déjà à s’enfermer dans un monde virtuel de jeu vidéo et de fantasmes. Le repli sur soi comme placebo aux rêves inassouvis. La maladie l’avait encouragé à s’encloisonner. Il sortait encore moins de sa chambre, passait son temps à jouer à « Call of Duty » – que j’avais fini par surnommer « Call of Sully » – les yeux fixés à l’écran et n’écoutant que d’une oreille les nouvelles de l’extérieur. Canard lui avait rendu visite plusieurs fois mais avait aussi rencontré un écran de jeu éclairant d’indifférence. On avait l’impression de moins compter que ces pixels et les équipes auxquelles il s’était affilié sur le Xbox Live.

Toutefois, il donnait des signes de rétablissement – nous étions même sortis assister à des défaites du PSG – lorsque qu’une résurgence du mal affecta ses fonctions motrices. Il ne pouvait même plus jouer. Il me confia d’un sourire triste qu’il ne pensait pas passer l’hiver mais je le croyais Cassandre. Le chef des X-Men ne pouvait pas mourir.

Quelques semaines après, dans cette chambre du pavillon de réanimation, Canard et moi nous sentions désarmés face au silence et ses yeux noirs qui fixaient en nous traversant. Ses yeux ne cillaient pas, ne brillaient pas, ne regardaient même pas, ouverts comme deux puits au fond desquels il avait chuté, quelque part. Seule trahison d’une animation vitale, ils nous suivaient. J’avais froid en regardant ses yeux. J’avais peur. Je ne savais pas s’ils appelaient au secours, s’ils se moquaient, s’ils m’accusaient. Pour les fuir, je jouais à être Ninja – la lâcheté ironique – et appelais Canard à la rescousse, en lançant la conversation. Nous avions besoin d’occulter ce regard silencieux.

Nous évoquions le bon temps, les heures d’amphi, le PSG, toutes celles que nous avions désiré sans les avoir eues, sauf les vraies élues, car même à un cœur expirant et deux autres inquiets, cela peut faire mal. Pour reprendre le jeu des vannes, je parlais des « groupes de Crapaud Chauves » de Canard, qui en souriait – la situation était vraiment inhabituelle – et rappelait la blague de Sully sur Sepultura. On crut voir le coin de ses lèvres esquisser un sourire. Le temps de cligner des yeux pour bien vérifier, il s’était évanoui. Nous ne savions pas si c’était réel ou si nous l’avions imaginé pour pour nous rassurer. On aurait préféré qu’il nous réponde, clame que nous étions « faibles », que nous étions « pourris » avant de nous lancer un défi à Mario-Kart ou au Huit Américain.

Juste ses yeux noirs, leurs reflets opaques.

Comme les retrouvailles, les adieux furent avortés.

Le jour de l’enterrement, Canard était coincé dans les transports par un RER bloqué. Il envoyait des textos désespérés pour s’enquérir du début de la cérémonie et faire le point sur sa situation. Dans l’église, je regardais de temps en temps au-dessus de mon épaule, espérant l’arrivée de Canard. Les amis commun du lycée, du football étaient là, tous fraternellement recueillis et graves. Je me sentais pourtant un peu seul. J’étais le meilleur ami de Sully, il me semblait que tout le monde attendait quelque chose de ma part. Mais je n’avais rien à dire. Une voisine de sa mère, que je ne connaissais pas, vint me remercier d’avoir été constamment auprès de Sully, que j’étais « quelqu’un de bien ». Puis un autre pote m’enjoignit au nom des autres de bien m’occuper de la mère de Sully… Je ne comprenais pas bien, ne voulait pas de ce genre de devoir, et sentais surtout l’œil d’Abel du fond de la tombe (ndlr : référence à « La conscience » dans La légende des siècles de Victor Hugo). Arrivé bien après la cérémonie religieuse, Canard ne trouva sur le parvis de l’Eglise que le froid et le vent pour compagnons. Un autre de mes abandons.

Au crématorium, je ne sais pas comment Canard aurait réagi en entendant Mariah Carey roucouler « Hero » et « Fantasy ». Sa mère avait choisi les cédés mais je pense que Sully aurait préféré X Japan. Quand j’y repense, j’entends toujours « Rose of Pain ».


Canard et moi avons pris rendez-vous dans un quartier du centre de Paris, à équidistance de nos jobs respectifs. Le temps, doux en cette fin de printemps contraste avec le froid mortifère soufflant lors de notre dernière rencontre, donnant plus de consistance à l’autre temps, celui qui, mesurables en mois et plus guère en années, s’était écoulé entre les abords de l’hôpital et ce morceau de bitume parisien aussi gris mais moins triste.

« Hé, Ninja ! Ça va mon pote ? Dis-donc t’as pas changé depuis Assas… »

Il est sympa mais je me suis un peu déplumé, ai pris quelques kilos, alors que lui, est sorti de sa crise identitaire « Edward Norton dans American History X » pour s’être laissé repousser les cheveux et arborer une barbe fournie et grisonnante à la Moïse dans les « Dix Commandements ». Le tout le fait ressembler à un hipster biblique. Non, on peut le nier ou feindre de ne pas le voir, nous avons vieilli, sommes devenus aussi matures que les jeux PC tant défendus par Canard.

— Ouais ça va, mais j’ai de plus en plus froid au crâne. D’où est-ce que tu sors ce look de Charlton Heston ?

Canard se marre.

— Remarque, c’est mieux que la barbe que t’avais, il y a quelques années, en forme de « balai à chiottes » selon l’expression du Doyen Sully…
— Mais elle était très bien cette barbe. Ça me donnait un petit air à la Kerry King, le guitariste de Slayer.
— Ouais, je vois, mais tu ressemblais plutôt à Edward Norton dans « American History X » Je prends garde à prononcer « Edouard Nord-Thon ».
— T’es pas le premier à me sortir ça. Mais on parlera jupe et chiffons après s’être posé. Doit y avoir quelques bars à bière dans le coin.

On s’arrête au premier troquet qui a l’air sympa mais assez calme pour discuter tranquillement. Alors qu’il consulte la carte, Canard m’expose qu’il s’était trouvé il y a quelques années une passion pour les vins, les bières et même les eaux minérales. Il soliloque tout seul en lisant la carte des bières, détaille chaque brune, blonde, rousse pour conclure par un dicton de son cru « En femme comme en bière, c’est les blondes que je préfère  

— Tiens, ils ont une ambrée belge pression, la « choco » (ndrl : référence au film « Pulp Fiction » : https://www.youtube.com/watch?v=dwpcQTLVlJU). Les deux autres pressions sont bien aussi.
— Attends, je ne sais pas. Tu sais, je reviens d’un weekend à Amsterdam où il y a de la plein de bars à bière…

Il sourit. Les réflexes sont encore là.

— Écoute, je n’échangerais jamais deux packs de ta merde d’Amsterdam contre 2 millilitres de ces trois bières.

Je reste silencieux, la moue dubitative. Canard enchaine :

— Attention, les deux pressions là, c’est de la très-très, très bonne bière….

On clame en même temps :

— Mais la « choco »…c’est la meilleure !

Évidemment, la bière « choco » n’existe pas et il sait pertinemment que je ne bois pas d’alcool. Il teste mes réflexes de minute « vaso-culturelles » : cette petite série de répliques en ping-pong calquées sur des éléments de pop-culture – films cultes, émissions de TV, et même littérature – qui est un petit rituel que nous avions durant les longues heures d’ennui de l’amphi.

« Rodrigue, as-tu du cœur ? / J’ai surtout une bite, Chimène »

Etc.

Le test passé, on se lance à bâtons rompus dans la battue des souvenirs, une anecdote en accrochant une autre, pour rattraper un souvenir dans un désordre chronologique parfaitement maîtrisé. Au bout d’un moment, la conversation passe forcément par le tunnel musical. On aborde comme toujours Jimi Hendrix, le Dieu, le plus beau solo du monde, celui de « Machine Gun » (en live). Il ne comprend toujours pas pourquoi je préfère l’intro de « Little Wings » à celle de « Voodoo Chile ». Alors je lui reparle de la fille de la bibliothèque universitaire, de ces quelques notes qui me la représentent parfaitement. En retour il vanne, donc je remue à mon tour le couteau dans la plaie en évoquant ses groupes chouchous hibou genou : 

— Metallica… M’en parle pas. Ils me font de la peine. Avant James calmait un stade en un regard, son charisme faisait déborder la mer. Maintenant on dirait Johnny Halliday, il sourit, demande aux fans si ça va : « Hey guys, are you OK ? Are you enjoying ? Are you having fun ? ». Putain, James…
— C’est depuis qu’ils se sont coupés les cheveux ? D’ailleurs, j’avais entendu dire que Kirk Hammett se mettait de la peinture noire en spray sur le crâne pour cacher la misère…Faudrait que j’y pense.
— Tu m’avais dit qu’avec Sully vous aviez vu X Japan en concert. C’était comment ?
— Bah franchement, l’acoustique du Zénith m’a cassé les oreilles, le batteur Yoshiki, le leader du groupe, est ridicule à faire son cinéma de type syncopé qui va au bout de lui-même. Mais bon, Sully a bien kiffé.
— Ils n’ont pas chanté « Crucify My Love » quand même ? « Cruuuuucifyyy Myyy Loooove »
— « Crucify my love » toi-même ! Non, heureusement, mais je n’aurais pas dit non à un petit « Alive ».
— Et t’as fait d’autres concerts sinon ?

Merde. J’hésite à répondre. Bon, allez, je me lance :

— Bah je suis allé voir M à l’Elysée Montmartre. J’adore M…

Le visage de Canard se fige dans une expression que je n’avais pas vue depuis Régis écoutant « Crapaud Chauve ». Ses yeux me regardent, incrédules. Toute une initiation, débutée avec « Ride The Lightning » et « Master of Puppets », se retrouve balayée par le patatras de cette révélation. Il n’y a pas de passerelle entre les premiers accords de « Creeping Death » et « Ma mélodie », entre les cavaliers de l’Apocalypse et un type  à coupe de hibou et guitare rose ! Canard ressemble à Obi-Wan réalisant qu’Anakin a définitivement versé dans le côté obscur. Mais il le joue mieux qu’Ewan McGregor. Je m’attends à le voir sortir un sabre laser, à dire d’une voix résignée « I will do what i must ».

— Mouais, je reconnais que c’est un bon guitariste.

Apparemment, un bar à bières n’est pas le meilleur cadre pour un combat au sabre laser. Ou alors Canard a autant vieilli que moi et s’est réellement assagi.

— Mais son univers gnangnan, c’est pas possible : « On s’aime tous et compagnie, on est tous frères blabla »… Non, non, non, de la merde, oui.!

Ah si, y a des restes. Je vais éviter de lui dire que j’ai bien aimé « Death Magnetic » et que j’ai acheté récemment un vinyle de Jean-Michel Jarre.

— Après, je reconnais qu’il y a objectivement des trucs ridicules dans le Metal mais que j’aime beaucoup. Avec une affection toute honteuse.

On dirait que lui aussi est sur le ton des confessions. Notre duo doit ressembler à un couple d’ivrognes tristes qui se racontent leurs secrets inavouables.

— Il y a un groupe que j’ai évoqué deux-trois fois dans  « PGC », je ne sais pas si tu t’en souviens, ils sont premier degré comme pas possible. Leur truc est de faire le plus de bruit possible. Ils détiennent d’ailleurs le record du nombre de décibels en concert…

Mon attention est d’un seul coup captée. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens une ombre poindre des limbes brumeuses des souvenirs.

— Ils font des riffs de deux accords qui tuent tout, font des déclarations fracassantes le tout accompagné de textes dans le genre « je veux mourir pour le Metal » ou « si tu n’aimes pas le Metal, tu n’es pas mon ami ». Génialement nullissime.

Au fond de mon crâne, je commence à sentir monter un roulement de tambours caverneux. Il monte, monte, envahit mes pensées….J’entends des croassements. Assourdissants.

— En plus, le chanteur a une voix incroyable, y a toute la conviction du monde dans son interprétation. Le batteur pompe Bonham etc. Leurs fans ne sont constitués que d’irréductibles hardos. Ils sont si touchants que souvent je dois me retenir de pleurer en écoutant leurs vieux albums.
— Crapaud Chauve ?
— Manowar.

Ce nom a tu tous croassements. Rien que le silence. Je le regarde incrédule, comme l’inspecteur qui, ayant relâché Kevin Spacey se rend compte que Kobayashi est la marque de sa tasse de café et que le récit qu’il vient d’écouter est inscrit sur le tableau en liège accroché au mur du bureau. Avec une pointe de déception. Jamais plus je n’imaginerai des crapauds metalleux. Encore une bulle de savon qui éclate.

— Au fait, ça te dirait d’écrire un truc dans « PGC » ? Comme je te l’avais dit tout à l’heure, j’ai un projet de papier sur les années Assas. J’aurais aimé que tu exprimes ton point de vue après, ça prendrait la forme d’un bonus. Une sorte de « Director’s Cut », quoi.
— Euh, je ne sais pas si j’aurais quelque chose à apporter, voire même à raconter. Mais je vais y réfléchir.

Après encore quelques digressions, on finit par se séparer pour retourner dans nos banlieues respectives. Sur le trajet du retour, je repense à sa proposition. Après avoir maté quelques photos de Manowar – non, mais ils sont sérieux ces types ? – une idée me vient. Je décide d’en parler par email au Canard.

« Faire de Manowar le parangon des groupes de Metal nazes est une bonne idée. Et t’as raison, Crapaud Chauve est Manowar. C’est juste qu’à l’époque, vous ne le saviez pas encore. »

Sully et Fabrice se marreraient sans doute en découvrant « le vrai Crapaud Chauve »….

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Cédric (2/2)

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Au bout de quelques semaines, son attitude changea du tout au tout. Plus taciturne, plus silencieux, plus sérieux en cours également ; Cédric s’était comme éteint du jour au lendemain.

— Ça va toi, en ce moment ?
— Parfait, oui. Pourquoi ?
— Je ne sais pas, une impression. T’es différent depuis quelque temps.
— Non, ça va, je t’assure.
— Quelque chose te préoccupe, on dirait.
— Je réfléchis beaucoup en ce moment…
— À quoi ?
— Plein de trucs, la musique entre autre.
— C’est le nouveau Metallica qui va sortir ? Ça te stresse, c’est ça ?

Rire franc et massif. L’espace de quelques secondes, je retrouve le Cédric rigolard que j’ai connu en début d’année.

— Le nouveau Metallica, putain… Comment te dire ?
— Me dire quoi ?
— Que je m’en cogne, mais alors… d’une force. Je m’en tartine le fion, mon pote.


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Cédric (1/2)

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Avec les sons des piaillements et des cris aigus horrifiés comme fil d’Ariane, je me dirige vers ma classe dans le dédale de couloirs. Il est arrivé. Cédric. Potes, depuis toujours forcément. Le fait d’appartenir tous deux au même clan a suffi à sceller tacitement entre nous un pacte de copinage utile, une cohabitation amicale dès le premier jour de cours. Trop de groupes, trop de copains, trop d’albums en commun pour nous ignorer, de toute façon. Le jour de la rentrée, on s’était assis l’un à côté de l’autre, une fille de la classe avait hurlé : « Oh non, Canard et Cédric dans la même classe oh la la », je m’étais contenté de sourire et Cédric avait balancé un « ta gueule, sale pute » à travers la classe et l’affaire avait été entendue. Dans la bataille, j’avais perdu JF (redoublement), Seb (triplement) et Thomas (réorientation) contre un Cédric. C’était mieux que rien. 

Comme deux bêtes sauvages qui se jaugent en silence, on a commencé à se tournicoter autour, évitant de nous froisser mutuellement, de nous couper la parole, trouvant rapidement les points communs (Satriani, Megadeth, Coroner…). Alors, côte à côte, au bout d’une heure de cours, on avait sorti les armes. Moi, mon classeur « Metallica » tailladé au cutter rehaussé à coups de Tipp-Ex (pour donner au logo un effet 3D).  Une pochette A4 avec des guitaristes découpés dans Hard Force pour lui. Je reconnais Hammett, Satriani, Adrian Smith. Regards obliques, sourires de connivence. En sourdine, on force chacun la voix pour se donner un peu plus de contenance.


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Echange de bons procédés

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ÉCHANGE DE BONS PROCÉDÉS

 PROLOGUE

Tout est parti du concert de Dark Tranquility et Arch Enemy.  Mauvaise soirée. Á peine cinq minutes de fosse et je prends une patate en pleine tronche. Je n’ai même pas vu d’où le coup partait que je me retrouvais sur le cul avec l’impression d’avoir le blaire enfoncer dans le visage comme dans un Tex Avery. Premier aller-retour aux gogues, je pisse le sang mais rien de grave, j’en ressors avec du papier-cul calé dans chaque narine avant de retourner en plein pit. Si j’eusse été moins con – subjonctif passé – j’eus pris cette mandale comme un signe du Destin qui m’aurait murmuré  : « Ce soir, Canard, va-y mollo » et je me serais contenté d’écluser des bières au bar en matant tranquillement le concert. Au lieu de ça, moins de cinq minutes plus tard, je me retrouve à esquiver des coups, encore, tandis que Dark Tranquility envoie ses sentences de guerre, de mort et d’au-delà. Subitement, le bien-fondé de ma présence parmi les fous furieux de la fosse m’apparaît comme hasardeux. Mais je reprends doucement confiance. Arch Enemy enchaîne. La guerre — encore — est déclarée à on-ne-sait-pas-trop-qui, mais en tout cas, ça ne rigole pas. Une tête déjà croisée me salue, je tente de me souvenir des maximes du groupe pour hurler de concert avec Angela et j’en oublie quelque peu ma douleur au nez. Le mec déjà croisé me propose de tenter un slam, pourquoi pas… Je ne l’ai jamais fait au Bataclan. Une raison suffisante pour m’élancer et me voilà surfant sur cette mer humaine turbulente. Je n’ai même pas le temps de m’étirer de tout mon long que je me sens tomber brusquement dans le vide. Ma chute semble durer des minutes entières, je vois le plafond se disloquer et tombe en plein sur le coccyx. Une douleur atroce, transperçante et pointue me remonte dans les os. J’en reste immobilisé, par terre, gisant au milieu des détritus. Une vision d’horreur me passe en travers de la tronche : un fauteuil roulant, des médecins agitant des radios sous les néons, ma Blonde pleurant à mon chevet et des histoires de greffe de moelle épinière. La tête déjà croisée m’aide à me relever et m’extirpe de la fosse, j’arrive à faire bouger mes membres au prix d’une douleur insensée. J’observe mon copain d’infortune, mon « double » du soir : crâne rasé, bouc et t-shirt Arch Enemy lui aussi. Je finis par me redresser et tenir debout, seul. Soulagement : le fauteuil, les scanners et les pleurs de ma Blonde repartent aussitôt dans les limbes de mon imagination.


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Franz, le sale boche (2/2)

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— Papa ?
— Oui ?
— C’est quoi cette histoire avec les juifs et les nazis ?

Il éteint la télé, se tourne vers moi, l’air inquiet. Ma mère fout le camp en cuisine.

— Pourquoi tu me poses cette question ?
— Je dois lire « L’ami retrouvé » et je ne comprends pas…
— Ah d’accord, c’est pour l’école.

Il soupire, retire ses lunettes pour les nettoyer.

— C’est un sujet pas facile. Tu te rappelles de « La Grande Vadrouille » ?
— Oui !

Je repense au gros général nazi que Louis de Funès fait pleurer de désespoir pendant l’interrogatoire avec Bourvil (« De moi, vous osez vous foutez ? »). Super scène.

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Franz, le sale boche (1/2)

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« Franz, le sale boche »


Quand la maîtresse s’est soudainement mise à parler en allemand, j’ai eu comme l’impression d’assister à un miracle. Tous ces mots, ses syllabes nouvelles, ses sons étranges qui forment une mélodie mystérieuse. L’autre maîtresse aussi a dit tout plein de mots, ça sortait de sa bouche comme d’une fontaine magique, puis elles se sont prises dans les bras et leurs yeux sont devenus humides.

— Bon, les enfants, voici Katrina, une amie allemande, maîtresse d’école également. Elle est venue en France avec sa classe dans le cadre d’un voyage de découverte. Alors on va passer la journée avec eux.

Toutes les filles de la classe se sont mises à crier d’excitation, puis ont tapé dans leurs mains. Y avait une sortie de prévue à la Cité des Sciences, ce qu’on ne savait pas, c’est qu’on la ferait avec des Allemands. Moi aussi, j’étais excité. Mais par la fourmilière. Mon père m’avait dit qu’il y en avait une, là-bas à la Cité des Sciences, même qu’on pouvait voir l’intérieur à travers une vitre.

Dehors, tous les Allemands attendent dans la cour, bien alignés, sous l’œil d’une autre maîtresse, très vieille, elle. Le bus arrive au loin, alors notre classe se rapproche un peu de la leur. On se regarde en chien de faïence, dans leurs rangs on entend des mots, des sortes de « bar bar » ponctués de rires. Nous aussi, on trouve qu’ils sont bizarres. Ils ont beau n’avoir que deux ans de plus que nous, ils nous dépassent tous d’une tête au moins une tête. Même sans parler, rien qu’à leur tronche, on voit qu’ils ne sont pas français. Avec leurs fringues fluo et leurs baskets bariolées montantes, les mecs ressemblent  à des arlequins avec du gel dans les cheveux. Les filles, pas mieux : elles se sont toutes tressées des sortes de mèches de couleurs et portent des sandales en cuir. N’importe quoi.

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Plus loin de toi, Seigneur

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« Plus loin de toi, Seigneur »

 

Par un de ces radieux « Friday Wear » aux portes de l’été, sortant de la douche, devant ma pile de t-shirts « Metal », j’hésite. « God Hates Us All » ou « Enemy of God » ? Je m’étais déjà radiné au taf quinze jours auparavant avec un t-shirt de Slayer. Alors ce sera Kreator pour aujourd’hui. Ma Blonde sort à son tour de la salle de bain, regard en biais pendant que je m’apprête à voler jusqu’au métro. Soupir, visage condescendant, rictus de gravité : je fais mine de ne rien voir.

— « Friday Wear » ne signifie pas que tu es OBLIGÉ de porter un t-shirt de Hard…
— Nan, ça veut juste dire qu’une fois par semaine je suis libre de venir habiller comme je veux…
— Je pose quand même la question : le bracelet en cuir est-il nécessaire ? demande-t-elle avec ironie.

Oui, le bracelet en cuir du guitariste du groupe Children of Bodom, récupéré après un concert fait partie du package. Pas de réponse. Inutile de rentrer dans ce débat.

— Très beau t-shirt sinon… ajoute-t-elle.
— …
— Dommage que le message soit un peu « vague »… « Enemy of God », c’est imprécis. Un truc genre “Jésus pue” ou “Mahomet est un con” serait plus courageux et t’assurerait un minimum de problèmes.


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