Archive for the ‘Nouvelles’ Category

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Satan m’habite

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SATAN M’HABITE


Samedi après-midi. Rien à branler, mais envie de tout. Boire, hurler, se battre, rire, puis hurler encore. Il pleut. Antenne 2 retransmet le «  Tournoi des Cinq Nations ». Affalé sur le divan, je déprime comme une plante verte au grenier.

— Tu sors ? Tu vas où ? demande ma mère.
— Voir JF pour récupérer des cours.
— Mais il pleut !
— Et alors ? Je ne vais pas rétrécir au lavage…
— Couvre-toi et ne me répond pas comme ça !

Personne dans le village. Les pavillons de notre triste banlieue semblent vides, désertés. Même l’odeur de la pluie sur le béton sent la grisâtre. Je me mets à rêvasser, à imaginer, que je me transforme en Eddie, en un tueur sanguinaire qui s’en prend à toutes les innocentes victimes qui croisent son chemin. Je sors mon walkman avec une envie furieuse de Maiden, de « Wasted Years » plus précisément. En voulant caler le morceau sur mon super baladeur AIWA ultraplat, je tombe sur « Alexander the Great ». Je décide de finir le trajet jusque chez JF avec ce titre.


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Ma nuit avec les G-Squad (2/2)

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BIIIIIP BIIIIPPPP

Interphone. Abdelkader est de retour. Numur va réveiller Fernandez avec la douceur d’une maman.

— Nardinamouk, fait froid dehors, peste Abdelkader en tendant le talkie au « tos ».
— RAS ? demande Numur.
— RAS… RAS… Évidemment, « RAS » ! Y a rien à putain de signaler. Tout le monde s’est tiré ! Il est près d’une heure du matin ! Tu peux me dire à quoi ça rime de patrouiller en pleine nuit sur un site vide ? vocifère Abdelkader en désignant les parkings déserts sur les écrans de surveillance.
— Je vais te dire moi, ça a du sens parce que vous êtes de bons toutous, vous faites un boulot à la con, alors on vous dit de faire un truc et vous vous exécutez. C’est ainsi depuis la nuit des temps avec les clébards dans votre genre. Vous avez beau avoir un bel uniforme et un super talkie, si on vous dit de pisser ici, vous levez la patte et puis c’est tout.

Je sors ça sans lever l’écran de Street Fighter.

— Je ne vois pas en quoi t’es différent, clébard toi-même !
— Disons que pendant que tu te pèles les burnes à surveiller des parkings vides, moi je suis ici à jouer, à écouter de la musique bien au chaud.
— Ah ouais ? Et tu gagnes combien ? On peut savoir ?
— Qu’est-ce que ça peut bien foutre ?
— Bah…
— Allez, réchauffe-toi bien et retourne devant tes écrans, quand il sera 5 heures du mat’ faudra que tu retournes te peler le cul sur le parking pendant que moi et Numur on sera en train de jouer.
— Je t’emmerde.
— Pas tant que moi.


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Ma nuit avec les G-Squad (1/2)

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Ma nuit avec les G-Squad


Debout, face aux caméras, je scrute la meute des révolutionnaires du dimanche qui fait le pied de grue devant le bâtiment de la Direction. Je joue avec le joystick qui dirige la caméra pour zoomer, zieuter tout et n’importe quoi. Certains font la grise mine de circonstance, mais la plupart sont rigolards, papotent tranquillement la clope au bec. Un rapide balayage des lieux ne permet en tout cas pas de deviner qu’il est question de plan social, que des emplois sont menacés, que quelque chose d’important se joue présentement.

Un des grévistes finit par repérer ma caméra qui bouge, alors on se fixe lui et moi par écran interposé. Il fronce les sourcils, je souris. Crâne rasé et visage mal rasé, look négligé, boucle d’oreille. Du coude, il pousse son pote gréviste et lui montre ma caméra, il s’avance de quelques pas et articule une phrase que je n’entends pas, quelque chose de probablement hostile. Son copain éclate de rire. Comme encouragé, le crâne rasé dégaine un doigt d’honneur à mon attention, aussitôt imité par son acolyte, puis d’autres. Rapidement, ma caméra récolte une série de doigts levés, plus un type qui se caresse l’entrejambe. La CGT dans toute sa splendeur.

L’ironie du sort a voulu que ce soit MOI la personne visée, comme « œil de Moscou », comme du côté des flics, de la Direction ou peu importe. J’aimerais leur dire qu’il y a erreur, leur parler à travers les haut-parleurs, m’adresser à cette foule pour l’encourager, l’exhorter à ne rien lâcher, je hurlerais ensuite dans le micro les codes d’accès des bureaux pour que tous puissent se répandre dans les étages de la Direction pour la curée, je les regarderai faire la peau à ces connards de patrons, de managers de mes couilles. Pas de négociation. Pas de quartiers surtout, les gars ! J’ouvrirais toutes les portes, désactiverais  les alarmes, les sorties de secours et, pendant qu’ils écorcheraient vivants ces fils de pute, je déverserais dans les haut-parleurs un petit « Creeping Death » de bon aloi. Quel plus glorieux tableau que de voir un bout du système s’effondrer, d’observer ainsi la révolution sociale en marche ?


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Mon année Jazz (2/2)

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Dans chaque classe, il existe une sorte de côte des célibataires, un « CAC 40 du cœur » qui fait que tout le monde n’a pas les mêmes chances face à l’autre sexe. Ce marché de l’offre et de la demande évolue selon certaines conjectures et varie en fonction d’évènements plus ou moins anodins. Suffit qu’Untel se ridiculise devant la classe, qu’il change de look, de fréquentations pour que sa « côte » personnelle varie sensiblement. Positivement ou négativement. Le fait d’avoir eu une nana à mes basques et de l’avoir « maltraitée » m’avait paradoxalement fait grimper plusieurs niveaux d’un coup aux yeux de la gent féminine. Au lieu d’avoir la paix comme je l’espérais, une nouvelle greluche prit rapidement la place de Peggy et commença à son tour à rire plus que de raison au moindre de mes mots, à me suivre, voire même à se mettre à côté de moi en cours. Au bout de deux jours de manège, alors que j’envisageais les différentes manières de me débarrasser d’elle, ce fut Peggy qui s’en chargea. Quelques mots entre deux portes, un face-à-face de trois phrases qui tourna court. Je ne sais pas précisément ce qu’il fut dit, mais la pouffe fit triste mine et, tout en me passant devant, me glissa en douce d’une voix sifflante : « Apparemment, ta nana a vraiment mis le grappin sur toi ». Je restai un instant à observer Peggy, qui grimaça aussitôt un sourire gêné avant de tourner la tête. Pas de doute, elle était folle. M’enfin j’allais pouvoir reprendre où j’en étais. Fracasser son jazz, puis la dévaster elle. Pour de bon.     


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Mon année Jazz (1/2)

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Mon année Jazz

 1

Je ne l’ai pas de suite remarquée. Elle a serpenté autour de moi, se mouvant dans l’ombre comme un gros chat qui vous frôle subrepticement la jambe avec sa queue. Sans aucun « brother of Metal » autour de moi, j’avais échoué pour ainsi dire nulle part. Alors comme souvent je m’étais réfugié dans les livres, le tout recouvert de plusieurs chapes de Thrash pour oublier le reste. Elle a sans doute essayé d’engager la conversation à un moment, mais j’étais tellement concentré à me dissocier de ma classe de terminale que je n’ai rien capté. Puis un mec de ma classe a fait une blague sur le fait que Peggy me collait aux basques, tout le monde a rigolé et j’ai commencé à reconsidérer les faits sous un jour nouveau. Aussi, quand elle a demandé à lire ma dissertation de philo « pour comprendre les éloges du prof », mon cœur s’est mis inexplicablement à battre la chamade. Assise en tailleur, penchée sur ma copie, j’observais cette brune gironde fronçant les sourcils à mesure qu’elle tourne la douzaine de pages (recto-verso) que j’ai pondu pour l’occasion (« Monsieur Canard, ce n’est plus une dissertation mais un essai. Quand bien même vous êtes passionné, il faut apprendre à synthétiser un peu votre pensée »). Vêtements amples, dreads, colliers et bracelets de pacotille ; Peggy a le look typique de la terminale littéraire. Presque pas de maquillage parce que ça fait pute, elle roule ses clopes parce que c’est moins cher et traîne toute l’année le même châle gris qu’elle utilise comme écharpe quand il fait froid, sinon pour enrouler ses tresses le reste du temps.

— Tu as vraiment lu tous les livres que tu cites ?

« Bah non duconne, j’ai balancé des noms au hasard en me fiant à la quatrième de couverture »

— Évidemment.

Elle me regarde un instant avec intensité, difficile de savoir si c’est de l’admiration ou une bête curieuse qu’elle contemple. Elle replonge aussitôt dans ma copie avec tout le sérieux du monde.


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Le Misanthrope (3/3)

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2004

« Moi, votre ami ? Rayez cela de vos papiers. »
« L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait. »

On s’était pointé finalement à Virgin un peu par hasard, après avoir beaucoup trop causé musique. Direction le guichet des spectacles avec la ferme intention de prendre deux places pour n’importe quel concert qui déboîté. Non, parce qu’en terme d’agression et de pression physique, notre dernier concert, Maiden, c’était bien mais, nettement insuffisant.

RG et moi passons en revue les candidats possibles.

« Trop tard » – « Déjà vu » – « Complet, merde » – « Mouais bof »

— Tiens, t’as vu, y a le « French Brutal Festival » à la Loco la semaine prochaine ?

Je regarde la programmation en silence : No Return, Scarve, Loudblast, Gojira etc.

— Ça peut être sympa comme « truc », non ? En plus, j’ai jamais vu Loudblast en concert, lance RG avec entrain.
— Ouais, pourquoi pas.
— Puis avec « ça », t’auras ta dose de trucs qui tabassent !

RG pousse un grand rire sous les yeux éberlués de la gonzesse au guichet. La Loco, en plus. J’adore cette salle. Vu la programmation, ce sera sans doute un public d’avertis, entre tarés de la même espèce.

 

Place de la Nation, en tenue de combat, au loin j’entends RG qui déboule. Fenêtres complètement baissées, son brouhaha Metal fait tourner la tête des passants. Il se gare, feux de warnings allumés. On fait les « cornes », il crie, je crie, il rit, puis je monte.

— C’est quoi ? je demande en désignant l’autoradio.
— Le dernier Loudblast, « Planet Pandemonium ».

Il hausse un peu plus le son, ça grésille. Le pare-brise menace d’exploser. On se tait, je fronce les sourcils. Sans détourner les yeux de la route, il prononce à haute voix la sentence :

— Voilà un album que je ne vais pas souvent écouter, putain.
— Tu m’étonnes.

Il allume une tige tandis qu’on roule dans ce boucan infernal en direction de notre antre.

 

Avec son bar tout mince, petite salle accueillante et longiligne, j’aime bien la Locomotive Quand on arrive, le « festival » a déjà commencé. Le show de No Return commence, alors je me rue dans la fosse pour pogoter sans RG qui se marre et se contente de cloper un peu à l’écart. Il en a tellement fait, vu tellement de groupes qu’il a eu son compte depuis bien longtemps en matière de bousculades et autres joyeusetés. Pas moi, pas encore. Moi, il me faut ma « dose ».

Entre deux groupes, déjà en nage, on file au bar.

— Pst, chuchote RG, t’as vu qui y a derrière toi ?

Je me retourne. SAS de l’Argilière, le chanteur de Misanthrope en personne. Incroyable. En voyant ma tronche, RG éclate de rire.

— J’étais super fan de Misanthrope au lycée, je commence.
— Je sais, tu m’as déjà raconté.

Pourquoi j’emploie le terme de « fan » ? Abus de langage, sans doute.  

— J’avais voulu aller les voir au Plan à Ris en 1995 avec Sadist en première partie.
— Je sais, tu m’as déjà raconté.
— Puis, il y a quelques années, ils y sont repassés un soir et je m’étais tiré de mon boulot de nuit pour aller les voir.
— Je sais… Hein ? Ah non, ça, je ne savais pas.
— Bah non, tu ne sais pas tout…

Clin d’œil, sourire de connivence. RG se marre un bon coup, je descends ma bière.

— Bah, va le voir ! J’ai ramené un jetable, on va faire une photo souvenir, ça peut être cool, non ?
— J’n’aime pas trop ces trucs de « groupie ».
— Mais non, ça chie pas !
— Laisse tomber, je vais juste aller le saluer.

SAS hoche la tête et me sourit aimablement. L’homme est élégamment habillé, plutôt grand, imposant, bedonnant aussi. En pleine pénombre, il a gardé ses lunettes noires, ses longs cheveux frisotés plein de sueur serpentent sur son visage. Tête de sadique sympa, il sourit tout en me regardant de haut en bas.

— Bonsoir, je m’appelle Canard. Je suis assez fan de Misanthrope, je vous suis depuis votre premier album, « Variation ».

Il abaisse un peu ses lunettes et me dévisage un instant. J’ai l’impression d’être un VRP qui veut lui vendre une encyclopédie à deux balles.

— Ta tête ne me dit rien du tout. C’est étrange, parce qu’en général, mes fans, je les connais tous depuis le temps.

Je réalise qu’effectivement par deux fois j’ai raté Misanthrope en concert, qu’en fin de compte mon amour pour ce groupe est plus que relatif. Je sens le vent du ridicule me souffler entre les oreilles et me promets de ne plus jamais utiliser le mot « fan » à tout bout de champ.

— En fait, je ne vous ai jamais vus en concert, dis-je sur le ton de la confession.
— T’es un drôle de fan, toi dis donc ! répond-t-il en éclatant de rire.
— Non, mais j’ai vraiment aimé ce que vous faites.
— Pourquoi tu parles au passé ?

Je fais style de ne pas avoir entendu sa question et fronce les sourcils comme pour me remémorer un souvenir précis.

— Je me souviens avoir écouté « Totem et tabou » en lisant Freud.

Il rabaisse une nouvelle fois ses lunettes, un épervier me fusille du regard.

— T’es vraiment un drôle de fan.
— C’est mon neveu, il est timide et ose pas vous demander de faire une photo, coupe RG.
— Allez, on y va ! rétorque SAS avec entrain.

Je m’approche de lui, il passe une main derrière moi puis prend une pause de hardos à la con. Je ne peux pas m’empêcher de rigoler. « Arrête de rire » hurle RG en essayant de cadrer la photo avec sa merde en plastique. Clic, clac. « C’est dans la boîte ! ».

— Bon bah, je crois que je suis obligé de vous payer un verre…
— Super, dit-il en levant le bras en direction du barman.
« Deux pressions » je commande. SAS fait la moue.
— Merde, t’as des oursins dans les poches ou quoi ?

Je suis étudiant surtout, mais bon.

— Bah qu’est-ce que tu veux boire ?
— Une coupe de champagne, au moins !
— Bon…

« Une pression et une coupe de champagne », je finis par demander.

— Bah, tu ne prends pas une « coupette » avec moi ?
— Quitte à boire de la merde, autant boire la moins chère.

On trinque en silence.

— Qu’est-ce que tu penses des groupes qui passent ce soir ? je demande pour relancer un peu la conversation.
— Pitié, on ne peut pas éviter de parler Metal, je suis venu me détendre ce soir et voir les copains…
— D’accord.
— …
— J’ai lu dans une de tes interviews que…
— Ah d’accord, en fait t’es journaliste.
— Non, pas du tout.

Il avale une gorgée de son mousseux.

— Je disais donc que, dans une interview, tu avais dit que tu fantasmais à mort sur Marie-Antoinette.
— Ouais, ça devait être une sacrée bonne salope, la Marie-Antoinette.
— C’est marrant, parce que moi, pour rester dans l’époque, c’est plutôt la Montespan qui m’inspirerait…

SAS sirote son verre en me regardant bizarrement. Alors je continue, je parle du divin Marquis, fais une blague sur Michelle Mercier puis embraye sur Laclos. Il ne dit plus rien. Difficile de savoir ce qui se passe derrière ses binocles fumées. Je me stoppe un instant pour le laisser reprendre le fil de la conversation, j’imagine qu’il va rebondir sur les auteurs libertins du XVIII…  

— T’es vraiment un drôle de fan.

« Eh SAS » crie un type qui s’avance vers lui. Accolade, rires. Je secoue des mains. D’autres types se radinent, alors je m’écarte un peu plus.  Je fais un autre pas de côté, puis je me retrouve finalement hors du cercle humain qui entoure subitement SAS. À mon grand étonnement, j’éprouve un vif soulagement à me voir ainsi dériver, m’écartant doucement de cette marée humaine en formation. Alors que je m’apprête à lui fausser compagnie, il crie : « Eh toi, le fan bizarre ! », je me retourne, il lève son verre pour me remercier.

— Marie-Antoinette est une putain ! crie-t-il sous les gueules hilares des personnes autour de lui.
— Tu l’as dit, bouffi ! je réponds.

Puis, je me tire rejoindre RG qui attend Loudblast sur scène. En mémoire d’une époque bénie, je réalise qu’on est en train d’attendre le show d’un groupe qui vient de sortir l’un des pires albums de l’année. Il y a décidément quelque chose de pourri dans mon royaume.

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Le Misanthrope (2/3)

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1999
« La parfaite raison fuit toute extrémité,
Et veut que l’on soit sage avec sobriété. »

Assis face à la fenêtre, tirant doucement sur sa clope pour la faire durer un peu plus, Bougnat regarde tristement le complexe industriel qu’on est censé surveiller. 21 heures passées, la nuit noire et profonde nous recouvre doucement. Je viens de caler Oüi FM sur le poste de radio, la seule station « acceptable » pour tous (de toute façon le lecteur cassette est pété).

— Vers 23 heures, j’irais bien faire un tour à l’Asso… Tu viendrais avec moi ?
— Cool.
— Faudra que Michel nous lâche la grappe une petite heure quoi.

L’Asso est un petit recoin dans ce complexe, un trou à rat, largesse de la Direction durement négociée par le CE pour permettre à une poignée de salariés de faire un peu de musique durant la pause du midi. Y a tout le matos à l’intérieur, on a un passe. Alors Bougnat aime bien y faire un tour de temps en temps, il joue un peu de batterie, ça lui rappelle le bon vieux temps, l’époque où il était jeune, qu’il faisait partie d’un petit groupe de Rock, que tout était encore possible. C’était bien avant la femme moche, l’enfant qui ne dort pas, le HLM en banlieue triste et le salaire médiocre. « Il tape sur ses fûts et ça lui fait du bien », sans doute.

Une petite pluie commence à tomber. Le toit en tôle ondulée de notre loge fait résonner la moindre goutte comme un petit coup de cymbale. Ça frétille progressivement au-dessus de nos têtes, les rondes à venir vont être une tannée.

— Fais chier, souffle Bougnat.

Les premières notes du riff de « Highway to Hell ». Regard de connivence entre nous, je hausse le son. Il sourit, moi aussi. Avec AC/DC en fond sonore, tout devient un peu plus supportable.

— Tiens, ça me fait penser, commence-t-il, la semaine dernière, je me suis fait un petit concert au Plan à Ris. J’y suis allé un peu comme ça, par hasard, et le groupe que j’ai vu était pas mal du tout.

Bougnat sort de sa poche une feuille pliée en quatre de la programmation passée et à venir de la salle de concert en question. Machinalement, je jette un œil en l’écoutant d’une oreille me parler du groupe qu’il a vu et des vertus du Rock en général. Mais rapidement je n’entends plus rien, rien que de lire le nom du groupe me plonge dans le vide du passé : Misanthrope. Noir sur blanc. Je lis et relis l’info comme si la phrase pouvait s’effacer au moindre clignement de mes yeux, comme si je rêvais, comme si l’information pouvait retourner dans les limbes de mon imagination.  

— Qu’est-ce qu’il y a ? demande Bougnat.
— Misanthrope, il passe au Plan ce soir.
— Ah ?
— Putain.
— T’aimes bien ce groupe ?
— Ouais tu parles, je suis super fan.
— Bah merde, c’est con.
— Enfin, « fan », faut pas exagérer non plus, mais disons que j’ai bien aimé ce groupe, il fait partie de mon passé.

Tant de chemin parcouru depuis. J’avais laissé Misanthrope derrière moi, au bord de la route. À l’époque, c’était moi qui étais resté à quai, j’avais préféré Sadist même, puis j’étais passé à autre chose. Puis les nouvelles conquêtes ont défilé : NIN, Rammstein, Type O, Deftones, Paradise Lost, Fear Factory aussi. Toutes avaient supplanté Misanthrope, dans mon souvenir comme dans mon cœur. Pas de regrets, pas de remords. Nous n’étions pas faits l’un pour l’autre, tout simplement. Mais il me restait tout de même une amertume en bouche, le concert raté, une entrevue gâchée, un souvenir un rien pénible. Je repense à « Monolith in Ruins », aux riffs lancinants, à ce qu’a pu raconter SAS en interview. Tout un monde enfoui quelque part resurgit d’un coup à la lecture de ce seul mot.

— D’un autre côté, le Plan, c’est qu’à un quart d’heure en bagnole… lance Bougnat en regardant d’un air maussade le ciel noir au-dessus de nous.

Je regarde ma montre, il a raison. À peine 21 heures, le concert commence théoriquement à 20h30 et il y a deux petits groupes avant… Je pourrais même y être pour le début du show si je ne tarde pas trop. J’envisage cette hypothèse comme une revanche et mon pouls s’accélère.

— C’est quoi comme genre de groupe, Misanthrope ?
— Metal Extrême d’avant-garde.
— Hein ?
— Un groupe de Metal français assez lyrique. À la lisière du Death et du Heavy, avec des alternances de chant clair et hurlé.
— Ah ah ! La gueule du truc ! crie soudainement Bougnat.
— …
— Je suis sûr que ça ne vaut pas Led Zep, en tout cas.
— Ah non, ça, c’est certain.

Michel entre dans la loge, notre vénérable chef de poste, aimé de tous, jovial, bon vivant avec une gueule à la Gérard Darmon du dimanche. À peine a-t-il franchi le pas de la loge qu’il fonce sur la radio pour baisser le son.

— Putain, on n’est pas en boîte, les mecs !

Faut que j’aille à ce concert. Ma santé mentale en dépend.

— Michel, je commence, faut que je me tire ailleurs…
— Sénégalais ? coupe-t-il

Bougnat glousse.

— Je dois filer ce soir.
— Hein ?
— J’ai un truc à faire, je prends ma pause là, maintenant, j’en ai pour une bonne heure maxi puis je reviens.
— Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?
— Il est presque 21h30, je pars de suite. Je prends la 106. Je serai de retour vers 23 heures. M’attendez pas pour bouffer, ok ?
— Non, pas « ok » du tout ! Y a des rondes à faire, il est hors de question que tu fasses quoi que ce soit.
— Écoute, il faut que je me sauve. Je ferai toutes les rondes que tu veux après 23 heures… Ce ne sera pas la première fois qu’on prend un peu de retard, pas vrai ?

Il voit très bien de quoi je parle.

— Mais tu veux aller où ? Pour faire quoi ?

Je soupire. Comment lui expliquer la situation…

— Si c’est un plan « cul », continue-t-il avec un sourire carnassier, t’es pas obligé de foutre le camp, tu peux ramener tes petites étudiantes ici…

Michel est très porté sur la « chose », il fait partie de ces personnes prêtes à presque tout pour mettre son zizi dans n’importe quelle zézette.  

— Il veut aller au Plan voir un groupe qui passe ce soir et dont il est fan, lâche Bougnat sans lâcher du regard l’entrée du complexe.

Michel me regarde complètement consterné. En bon faux fan des Clash qu’il est, ce genre d’excuse ne lui serait jamais venu à l’esprit. Quitter le taf pour une minette, bien sûr. Mais pour aller voir un groupe…

— Hors de question ! crie-t-il subitement.
— Si je t’avais dit que j’allais tirer une meuf, tu m’aurais félicité et demandé une foule de détails avant de me laisser partir.
— Une meuf, ce n’est pas pareil ! Comme tu dis avec tes potes de la fac : « la jupe prévaut en toutes circonstances ».

En réalité, c’est l’adage de Fabrice, pas le mien. Mais ça ne sert à rien de rectifier, mieux vaut laisser Michel imaginer que les amphis de la fac sont de véritables baisodromes.

— Alors ignore le fait que je vais voir un groupe et figure-toi une petite poulette « à la chatte bien serrée » comme tu dis.
— Mais ce n’est pas le cas !
— Écoute-moi, Michel. Je te respecte, tu le sais. Mais je vais y aller, tu le sais aussi. Alors ça ne sert à rien de me retenir.

Des yeux, il regarde le tableau des clés et voit que j’ai déjà pris les clés de caisse. Je lui agite le trousseau sous les yeux. Il me connaît, il sait. Et surtout, je sais. Toutes ses erreurs, les histoires avec les femmes de ménage, les courriers que j’ai écrits pour lui et qui lui ont évité des avertissements. Sans parler de la couverture auprès de sa femme certains soirs.

— Putain, Canard… T’as même pas le permis…
— Toi et moi savons que ce n’est pas un souci. Combien de nuits ai-je été le seul à même de conduire durant les interventions ? Allez, arrête un peu de faire ta chochotte.
— Je te préviens, si tu te barres, j’appelle le contrôleur et tu seras viré.

Avertissement de forme. Il sait très bien que je n’en ai rien à cirer de ce job, d’autant qu’on n’est très loin de la planque du siècle.

— Bougnat, demande Michel, tu peux emmener ce jeune branleur à son concert pourri ?
— De la merde, je ne rentre pas dans vos conneries.

Il pleut des cordes. Je file mon pébroque à Bougnat qui me sourit.

— Putain de bordel de merde, Canard, tu fais méga attention, d’accord ? Tu roules doucement hein, tu respectes les priorités, tu mets ton clignotant avant de tourner…
— Ça va Michel, détends-toi, je ne vais pas braquer une banque.
— N’empêche que c’est n’importe quoi ! Dès demain, je demande à monsieur Gnagna de te muter avec l’autre équipe de nuit.

Je me marre intérieurement. Rien que mon « plan Duty Free » lui permet d’économiser plusieurs centaines de francs par mois. Sans parler des coups à boire que je paie plus régulièrement que les autres. Entre nous, c’est « à la vie, à la mort ».

Le temps de faire les vingt mètres pour monter dans la 106 suffit à me faire tremper jusqu’aux os. Je rebrousse subitement chemin en courant vers la loge. En rentrant, Michel lève la tête plein d’espoir et Bougnat me contemple comme un traître à la cause.

— Ah ! Je savais bien que t’avais un peu plus de plomb dans le crâne, commence Michel.

Je ne réponds pas, fouille dans mon sac-à-dos pour en extraire une cassette. Un best of  personnel du Live Shit.

— Je n’aime pas conduire sans musique, dis-je à l’attention du Bougnat en ressortant sous les cordes.

 « Branleur d’étudiant » hurle Michel derrière la paroi de verre sous l’œil vitreux du Bougnat tandis que je m’enfonce dans le noir complice. 

 

Épilogue

Pas facile de trouver une « vraie » place dans les parages. Je tourne et tournicote pendant de précieuses minutes en commençant à stresser. Les nerfs à fleur de peau, je finis par me résoudre à me garer sur le parking d’un supermarché à plus de cinq minutes à pied de la salle de concert. Accélérations, changements de vitesses saccadés, coups de volant secs. Elle apparaît comme par magie à l’angle de la rue, je pile comme un taré et manque de l’écraser. La petite vieille tourne à peine la tête, aucune conscience du danger, doit être sourde en plus. Devant moi, elle avance sur le passage piéton à l’allure d’une tortue à moins de dix centimètres de mon pare-choc. J’imagine les conséquences si j’avais réagi trop tard… Pas de permis (donc pas d’assurance), le licenciement, les flics, la garde à vue et tout le bordel, probablement une peine avec sursis. La vie bascule souvent à un poil de cul près. Insoutenable légèreté de l’existence. Ouais, aussi.

Sur le parking noir verglacé, j’avance d’un pas résolu, cœur battant comme pour un premier rendez-vous amoureux. En passant devant les vitrines d’une galerie commerciale, dans le reflet, un détail me saute à la gorge. Treillis, chemise et cravate rouge, chaussures noires de sécurité et veste au nom de la société de surveillance qui m’emploie. Je ne peux pas aller au concert dans cette tenue. Je retire la cravate, remonte les manches de ma chemise que je fais dépasser de mon futal puis je retourne le blouson. J’ai l’air d’un clochard, tout au mieux d’un type louche. Une bouffée d’un ridicule qui, s’il ne tue pas, vous fait prendre parfois conscience de la vacuité de certaines choses, me saisit au visage.

En avançant vers la salle, je commence à croiser des têtes de « brothers » typiques. On me regarde de travers, avec défiance. Suis pas habitué à cela, surtout en allant voir mes groupes. Devant l’entrée, une masse de personnes sort et entre, entre et sort. Je m’arrête un instant pour observer les lieux. Ceux qui émergent de l’antre sont en nage de sueur. Ça rigole, ça fume, ça boit des coups. Je m’imagine à l’intérieur, la transpiration, la gêne avec mes fringues, la solitude aussi. Surtout, la solitude.  Difficile de savourer un concert dans de telles circonstances.

J’entends qu’on chuchote sur ma gauche. Un groupe de cinq hardos en demi-cercle tente de cacher leur petit bout de joint en pouffant de rire comme des collégiens. « C’est un mec de la BAC, je te dis », souffle l’un d’eux. Il tente de planquer leur mégot comme des mômes qui cacheraient une friandise. Moi, un keuf ? Le comble. Je prends cette confusion comme une sorte de signe indistinct et rebrousse chemin sous la pluie verglaçante.

 

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Le Misanthrope (1/3)

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Le Misanthrope
1996

« Sur quelque préférence, une estime se fonde,
Et c’est n’estimer rien, qu’estimer tout le monde. »

Chaque fois que David reçoit ses commandes, un parfum de Noël baigne alors sous le préau des hardos. Excités comme de jeunes chiots, on se masse autour de lui, on l’écoute raconter ses joies et ses peines avec moult détails qui n’en finissent pas. On attend surtout le moment où il va ramener ses prises au lycée, le moment où il va proposer de graver des trucs contre vingt balles et tout le toutim. Sauf que là, David bloque. Depuis plusieurs jours. Il écoute le même groupe en boucle, essaie de nous le décrire un peu plus à chaque fois, le rendant d’autant mystérieux. Misanthrope, rien que le nom est intriguant. Sont français en plus, comme Massacra, SUP et Loudblast. Alors inconsciemment ça fait plaisir, mérite qu’on se force sans doute davantage. Comme David est chauvin (au point de dire que « Les Bérus » sont le plus grand groupe de Punk du monde), le fait qu’ils soient bien de « chez nous », les rend forcément plus novateurs, plus intéressants aussi. Les descriptions qu’il en fait sont en tout cas flatteuses, il parle d’ambiance sombre et torturée, de Death Metal bizarre avec des passages en chant clair, plaintif et émouvant. Alors on écoute Sa Majesté David, on se demande à quoi ça ressemble au final ce truc (« Metal Extrême d’avant-garde » : même Holy Records se montre énigmatique pour étiqueter la bête). Puis bon, un nom de groupe en référence à une œuvre majeure de Molière, forcément, laisse tout le monde perplexe.

Au bout d’une semaine de buzz intensif, on n’en pouvait plus. Chaque matin, on se radinait avec une cassette vierge ou vingt balles (tarif non négociable) en espérant que David arrête les blablas pour faire chauffer un peu sa chaîne hi-fi. Comme toujours dans ces cas-là, il traite les payeurs en premier, puis consentit à faire les cassettes par ordre de préférence personnelle. Attendre alors pendant plus d’une semaine pour pouvoir écouter le début d’un premier bout de riff d’un groupe qui s’annonce génial s’avère long. Très long, trop long même. N’en déplaise à Shakespeare, patience et longueur de temps font juste chier. Comme souvent en pareille situation, la trop longue attente annihile la surprise et fait monter d’un cran de trop son degré d’exigence personnelle. Ainsi, avant même d’avoir écouté la chose, il était écrit quelque part dans un grand livre mystique que Misanthrope me décevrait, que cette came-là n’était pas pour moi. Ou pas tant que ça.

J’écoute et réécoute la cassette que David m’a faite, une quatre-vingt-dix minutes avec « Variation on Inductive Theories » (face A) et « 1666… théâtre bizarre » (face B). Comprends pas l’engouement. J’ai beau refaire le film à l’envers, essayer de capter l’enthousiasme, aucun voile ne se lève devant mes yeux. Comprends même pas le titre de l’album, son nom flotte comme une équation abstraite. Du Metal pour intello ? C’est quoi ce truc ? Mais sous le préau, tout le monde semble conquis, on se félicite surtout que cette originalité-là soit française, on fait de grands projets même, on espère, on croit en un renouveau du Metal de par chez nous. Un Metal « à la française ». Alors parfois, même face à l’évidence, on fait taire son esprit critique, on cède un brin de raison contre un peu de foi. Car, après tout, Misanthrope, c’est énorme et chimérique, c’est nouveau, grandiloquent, presque incroyable. On n’avait jamais entendu ça « avant ». Puis, faut bien un début à tout nouveau mouvement, non ? Bref, Misanthrope est un cas à part, assurément, le groupe « à écouter » durant quelques mois sous un certain préau de la région parisienne en plein cœur des années 90.

— Ils passent au Plan dans quinze jours.

David donne l’info avec son habituel air de résigné, blasé de tout.

— Ils sont du coin, en fait, précise-t-il.

Français, ça nous allait déjà très bien. Mais « francilien », c’était quelque part encore mieux. On était tellement habitués à écouter des groupes si lointains, venant de contrées aux noms barbares, que le fait de savoir que les gars de Misanthrope n’habitaient «  pas loin » leur conférait un surplus de sens.

— Y aura Sadist en première partie.

Première fois que j’entends le nom de ce groupe.

— C’est du Death mélodique italien. Ils intègrent même du clavier dans leurs compos.

Death Metal, piano et Italie. Ça ne va pas. Qu’est-ce que c’est que cette tambouille ? Aussi « contre nature » qu’une pizza au Nutella et au Curry. À peine David a-t-il lâché l’info qu’un petit silence s’immisce dans l’assemblée des trois pelés et un tondu. Tout le monde essaie d’imaginer le merdier, mais non. Quelque chose ne colle pas.  

— J’ai récupéré un extrait, une vidéo. Thomas a la clé de la salle du Ciné-club, si ça vous branche, rendez-vous ce midi là-bas. On pourra mater ça tranquillement.


12h30. Devant la salle, je suis le premier arrivé. J’ai quitté le cours d’allemand un peu avant l’heure pour être certain de ne pas rater « ça ». Du Death Metal italien avec du piano… Bordel. David a dit que « ça tuait ». La dernière fois qu’il avait dit d’un groupe que « ça tuait », c’était — dans l’ordre — pour le « Testimony » de Pestilence, le « Crimson » d’Edge of Sanity et le « Focus » de Cynic. Forcément, ça voulait dire quelque chose. Il allait se passer quelque chose dans quelques minutes.

David arrive tout décontracté du gland comme à son habitude, il avance nonchalamment en traînant légèrement les pieds. Dans sa main, une VHS noire, typexée. Thomas lui emboîte le pas, sourire aux lèvres et l’air du bienheureux. Sont toujours contents  ces mecs-là, on ne sait pas trop pourquoi. On entre dans la salle, le temps de poser nos affaires, cinq autres « brothers » arrivent. Rires en sourdine, accolades à deux balles. On s’installe autour du poste de télé. Thomas sort une autre VHS, le « Citizen Kane » d’Orson Welles, au cas où la documentaliste se radine pour vérifier ce qu’on fabrique.

David appuie sur « lecture », l’image pue. On tombe sur la fin d’un clip de Deicide (je reconnaîtrais entre mille la voix de cochon colérique de Glen Benton), puis Sepultura déboule ensuite dans un désert de croix noires. David accélère, alors Cavalera se transforme sous nos yeux en puce démoniaque sautillant partout à l’écran, on se marre. Stop. Ça commence, c’est un extrait live. Les mecs de Sadist ont le look typique des Metalleux US du début des années 90 : cheveux méga longs, look de thrasheurs (t-shirt, jeans, baskets). Ambiance Death tout pareil avec gros headbangs frénétiques, riff morbide et voix d’écorché vif. Sur le refrain, ça ralentit un peu, on comprend « sometimes they come back » puis le guitariste joue de la guitare et d’une sorte de synthé en même temps. Une main sur la guitare, l’autre sur le clavier. David nous montre la chose, tout en secouant la tête sous nos yeux. Je suis estomaqué. Comment une telle prouesse est-elle possible ? En moins de quelques minutes de live, le concert de Misanthrope et de Sadist venait de devenir « the » évènement à ne pas rater.

Bruit de clé, la documentaliste triture la serrure, David éjecte sa cassette, Thomas place « Citizen Kane » à la place. Elle balaie notre assemblée de son air de chouette effraie et ne voit rien à redire. Presque : « J’espère que vous ne fumez pas de la drogue ». Alors on se met tous à rigoler.

 

La place coûtait cent quarante balles (une fortune, le prix d’une nouveauté),  le concert tombait en pleine semaine et personne ne pouvait passer me prendre pour y aller. J’avais beau retourner l’équation dans tous les sens, j’étais baisé.  Ma seule option consistait à mendier auprès de mes vieux. Autant dire mission impossible. Aimant les causes perdues d’avance et pour la « beauté du geste », je décidai tout de même de tenter le coup. Dès fois, sur un malentendu…

— Je voudrais aller à un concert jeudi soir prochain ?
— Hein ?
— L’entrée coûte 140 francs, c’est au « Plan » à Ris Orangis.
— C’est quoi ce concert ? demande-t-elle méfiante.

J’avais déjà fait tous les dialogues dans ma tronche et en étais arrivé à la conclusion qu’il aurait été particulièrement con de mentir.

— Un groupe que j’aime bien.
— Oui, mais encore ?
— Qu’est-ce que ça peut te faire ?
— Y a pas marqué « distributeur de billets » sur mon front. Tu veux aller à un concert, tu demandes de l’argent, tu es mineur — je te rappelle — j’ai le droit de savoir où tu vas et ce que tu fais.

Certains parents font chier, d’autres non. Chez les miens, c’est juste une vocation.

— Ça ne va pas te plaire….
— Dis toujours.
— Mieux vaut ne pas que tu saches…
— Ça suffit maintenant ! Tu la craches ta Valda ?
— Le groupe que je voudrais voir s’appelle Misanthrope.
— Hein ?
— C’est un groupe de Metal français, en référence à la pièce de Molière bien sûr, avec des passages atmosphériques et lyriques.
— Je ne comprends rien, c’est un concert ou une pièce de théâtre ?

La tentation est grande de l’embrouiller, mais non. « La vérité, rien que la vérité, dites je le jure ».

— C’est un concert, je viens de te dire. Le groupe en première partie est Sadist, un groupe de Death Metal italien.
— Si je comprends bien, tu me demandes 140 francs pour aller voir des misanthropes et des sadiques en concert.
— Voilà.

Elle ouvre la bouche, mais rien ne sort. Pas la peine d’attendre la suite, je ne connais que trop bien tous les rictus qui apparaissent sur ce visage.

— Et on pourrait savoir comment tu connais de tels groupes ?

Il y a tout le mépris du monde dans sa question.

— Un pote au lycée m’a copié une cassette.
— Ton père et moi désapprouvons cette musique.
— Je comprends, je désapprouve presque tout moi aussi. Mais j’aime bien cette musique.
— …
— Mais laisse tomber, je le savais, ce n’est pas grave, je voulais quand même « tenter le coup », dis-je en faisant des guillemets imaginaires avec les doigts.
— Je serai quand même curieuse d’écouter à quoi ça ressemble.
— Tu ne vas pas aimer.
— Ramène ta cassette.

J’en étais sûr. Et je sais très bien ce qui va suivre. J’avais prévu le coup donc et sors de ma poche une cassette déjà calée sur « Sometimes they come back » de Sadist. Elle s’installe dans le canapé, face à sa chaîne, le dernier cri de chez Kenwood (avec enregistreur rapide, égaliseur, dolby et tout le bordel). « Tu ne vas pas être déçue du voyage » je pense, en appuyant sur « play », après avoir notablement haussé le son pour accentuer les dommages.   

Évidemment, ce qui suit vaut tout l’or du monde. Ce regard d’horreur et d’incompréhension compense à lui seul l’impossibilité matérielle du concert. La terreur que je lis dans ses yeux me ravit. Faut signer où le pacte avec le diable ?

— Éteins ! crie-t-elle.

Je ne bouge pas. Gagner quelques secondes de délectation. Elle finit par se lever et extirpe elle-même la cassette.

— Confisquée !
— …
— On verra ce qu’en dit ton père.
— Il n’aimera pas, je pense.
— Fais pas le malin, tu vois très bien ce que je veux dire.
— Bien entendu et tu devrais savoir que je suis bien au-dessus de tout cela.

Je la plante dans le salon, ma cassette dans sa main

— Au fait, tu peux garder la cassette, dis-je en montant l’escalier jusqu’à ma chambre. Cadeau !
— …
— Tu penses bien que j’en avais fait plusieurs copies.

 

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Slaughtered

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SLAUGHTERED

 

Je crois que c’est la prof de physique qui, entre deux rappels à l’ordre, a formulé presque magiquement la chose :

« Monsieur Canard, vu l’énergie et l’imagination que vous mettez chaque semaine pour perturber les cours, vous devriez sérieusement envisager une carrière dans le cinéma ».

Alors tout fut clair. Le cinéma. Acteur. Évidemment. J’étais fait pour ça, depuis toujours. Ni une, ni deux, je fonce au bureau de la responsable pédagogique.

— Monsieur Canard, soupire-t-elle, qu’est-ce qui c’est encore passé ?
— Non, attendez, ce coup-ci, ce n’est pas un prof qui m’envoie, je suis venu de mon plein gré.
— Si je te disais que tu étais l’un de mes pires élèves, tu pourrais le prendre comme un compliment. Mais si je te dis que tu es celui qui me cause le plus de souci, tu saisis la nuance ?
— Disons simplement que j’ai l’honneur d’être tutoyé par vous.

Madame Yasmina sourit et se tasse un peu dans sa chaise. C’est la « responsable pédagogique » des premières. Son rôle est à mi-chemin entre la conseillère d’orientation, d’éducation, mais aussi surveillante et psy de comptoir. Le genre de « tambouille professionnelle » que seule l’Éducation Nationale peut concocter sans douter un instant.

— Donc, qu’est-ce que tu veux ?
— Je veux changer de spécialité.


Le reste de la chronique est désormais disponible en version Kindle ICI (jusqu’au 31 aout 2016, PGC participe au concours des « Plumes Francophones », merci pour votre soutien)

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Danse de la Mort à bord du TGV Paris-Bordeaux (2/2)

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Steve sort des feuillets plastifiés de sa mallette. Des tas de dessins, de croquis… au crayon pour la plupart. Steve me montre les dessins un à un. Il doit concevoir les affiches de la tournée française et choisir parmi les projets graphiques. Je regarde chaque dessin : peu de détails, on dirait des esquisses au fusain. Même Eddie est raté.

— Alors, qu’est-ce que t’en penses ?
— C’est nul.
— Ah bon ?

Eddie dans un carnaval, Eddie sur une gondole, Eddie avec un masque vénitien qui marche dans une rue, Eddie sur la place Saint Marc…

— Sans déconner, c’est quoi ces conneries ?
— Explique-toi !
— Bah c’est pas l’esprit des pochettes de Maiden. Même dans les plus minimalistes, genre celle de « Piece of Mind », il y a quelque chose d’inquiétant. On a presque froid rien qu’en regardant celle de « Seventh Son »… Là, y a rien.
— Attends, ce sont des « projets »… Mais dans l’idée ?
— Bah justement, c’est quoi l’idée ? Pourquoi pas Eddie dans une fête foraine ?

Steve sort un petit calepin et note un truc.


Le reste de la chronique est désormais disponible en version Kindle ICI (jusqu’au 31 aout 2016, PGC participe au concours des « Plumes Francophones », merci pour votre soutien)

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Et aussi…

 

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