Maltalents

 

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Vu à la vitesse avec laquelle je l’ai dévoré, on ne peut pas dire que j’ai beaucoup trimballé « Maltalents ». Pourtant, j’en ai attiré des regards avec le bouquin de mon copain Jésus. Dans le train, au bureau aussi. D’abord à cause de cette couverture intrigante, puis ce titre aussi… « Maltalents », que peut bien signifier ce barbarisme ? Un mauvais talent ? Hein ? Quoi ? Je ne sais pas.
Ma collègue de bureau manipule l’objet, sourcils froncés. Bien insister sur le fait qu’on « connaît » l’auteur personnellement (on se la pète comme on peut) puis on déguste la mine circonspecte qui découvre la citation lapidaire au dos : « Nous ne sommes pas là pour faire ce qui est juste. Nous sommes là pour faire ce qui est nécessaire ». What Else ?
— Bah je suis pas du tout d’accord avec cette phrase !
Je me marre.
— Mais ça parle de quoi le bouquin de ton pote ? elle demande.
De quoi ça parle ? Pas facile de répondre clairement. Non pas que l’œuvre soit embrouillée, mais comme « souvent » avec Jésus (ce n’est que son troisième roman hein), l’histoire n’est qu’un prétexte pour pousser la réflexion, faire vingt-cinq pas de côté et méditer sur la nature humaine, le sexe des anges et le sort de l’humanité. Alors du coup, un simple barbecue et n’importe quel acte quotidien « se transforme » nécessairement en autre chose.
— Alors, c’est quoi l’histoire ?
— Ça parle d’un super-héros qui en descend d’autres. Toussa sur fond d’un monde post-apo.
— Hein ?

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L’interview de Jésus Manuel Vargas par le Canard

Alors, monsieur Jésus, si t’avais dû écrire un « quatrième de couv’ » classique, t’aurais mis quoi ?

Je n’aime pas les quatrièmes de couv qui tentent de résumer l’œuvre. Ça ne me donne pas envie. Je préfère encore qu’on propose un extrait. Les préfaces en disent bien plus long aussi, parfois. Je ne supporte pas l’invitation sous forme de paraphrase.
La phrase que nous avons choisie avec le concepteur de la couv, c’est une sorte de blague. Elle est à l’image des accroches publicitaires des blockbusters des années 80. Elle est absurde. Si tu inverses les termes « nécessaire » et « juste », elle est tout aussi viable mais toujours absurde. Peut-être aurait-on dû choisir une autre sentence, (il y en avait de plus flatteuses pour l’auteur du livre) mais c’est un élément supplémentaire dans le jeu que je voulais entretenir avec le lecteur. Ne jamais faciliter la tâche, brouiller les piste sur les éléments d’approches, les seuils, pour qu’au final une seule chose apporte des révélations : le texte.
C’est comme le titre, Maltalents (mot de l’ancien français qui signifie : mauvaise disposition, mauvaise intention à l’égard d’autrui), je savais que ce mot serait une énigme pour la majorité. Mais ça fait partie du jeu, non ? Il existe des gens qui aiment les défis…

J’ai largement pensé à l’univers X-Men tout au long de la lecture de « Maltalents » : super pouvoirs, écoles spéciales, monde parallèle qui côtoie le réel, missions secrètes etc. C’est un héritage que tu revendiques dans ce roman ?

Oui. Parfaitement. Il est à l’origine du projet. C’est mon enfance. La première chose que je me rappelle avoir dessiné, c’est Superman… Ce n’est pas tant le fait de surfer sur la vague d’adaptations cinématographiques qui nous inondent en ce moment, mais plutôt ma déception quand je constate que la littérature a déserté ce champs-là. On a sauté cette étape entre la BD et le cinoche. Pourtant la temporalité de la littérature permet des choses que ne permettent pas les autres formes citées.
Si les X-men (dont la première adaptation cinéma par Brian Singer a mis en évidence qu’on pouvait faire un cinéma de super-héros plus adulte, un genre à part entière comme le western) sont une influence majeure, d’autres œuvres ont influencé mon travail. J’ai pris conscience récemment que le Prisonnier d’Azkaban, adaptation cinématographique du troisième tome d’Harry Potter par d’Alfonso Cuaron avait inspiré certains passages. Push de Paul McGuigan, film de super-héros méconnu avec déjà en tête d’affiche Chris « Captain América » Evans. Idem pour le roman graphique Black Hole de Charles Burns. Je parle beaucoup cinéma parce que, encore une fois c’est une thématique quasi absente du monde littéraire, mais à l’époque de la rédaction de Maltalents, je relisais La tempête de René Barjavel pour la clairvoyance et l’humour, et Carrie de King pour la liberté de style et le côté rock’n’roll.
Et puis, sans être très original, (mais il n’y a pas de raison de l’être dans ce cas-là), Miller et Moore. On ne peut pas écrire Maltalents sans avoir lu Watchmen.

Je suis surpris de te voir citer Harry Peloteur parmi toutes tes références ? Tu as apprécié les films et/ ou les livres de cet insupportable petit magicien ?
Tes super-héros préférés ? Quelles adaptations ou portages réussies et sur quels supports, tu conseilles ?

Les survivants sont toujours plus intéressants. Les derniers de leur espèce ou les monstres mythologiques. Aussi Magneto, Wolverine, Hulk sont attachants. J’ai dit « attachants » ? Oui, d’une certaine façon. Définitivement Marvel. Il n’y a que Batman qui tienne ses promesses chez DC. Lui aussi c’est une créature de l’ombre. Un solitaire.
Au cinéma, je trouve qu’on a fait des choses formidables ces dernières décennies. Plus adultes, bien plus maîtrisées. Avec parfois des auteurs derrière la caméra. Disney rafle la mise, ça veut dire que c’est bientôt la mort du genre, mais on aura eu de belles années. Le deuxième X-men de Brian Singer. Batman Begins de Nolan. Et je suis le seul dans mon entourage à aimer, beaucoup, le Hulk de Ang Lee. Avengers de Joss Whedon est un parfaite réussite si vous êtes un fan de la première heure, un film généreux.
Christopher Reeves sera toujours Superman (1978) parce que Richard Donner avait déjà voulu faire un film d’adulte à l’époque. Batman, le Défi de Tim Burton n’est toujours pas surpassé.
Mais ce n’est pas toujours la mélodie de notre compositeur préféré qui monopolise notre mémoire. Ce n’est pas à toi que je vais l’apprendre, parfois une pièce mineure nous obsède ou nous « kidnappe ». Ce ne sont pas forcément les grandes œuvres ou les plus connues qui imprègnent le mieux notre conscience. Par exemple, le « massage de nuque » qui active les pouvoirs des héros dans Maltalents, je le tiens de Superminds ou Misfits of science, une série télévisée assez vieille dans laquelle la très jeune Courteney Cox (pour ceux qui sont fan de Friends) faisait ses débuts et dans laquelle kevin peter hall (pour ceux qui sont fans de Prédator) interprétait un scientifique mesurant deux mètres qui, lorsqu’il se massait la nuque pouvait rétrécir jusqu’à devenir aussi petit qu’une fourmi.
Pour finir, les films les plus fascinants ne sont pas des adaptations et souvent ne s’annoncent pas comme traitant du sujet. Tu ne comprends pas de suite que tu es en train de voir un film de super-héros, parce que le traitement est extrêmement réaliste, prosaïque. Je pense notamment à Incassable de M. Night Shyamalan ou au sous-estimé Chronicle de Josh Tranck.

Pris comme une forme de mythologie contemporaine, il est assez étonnant de voir que ce « sous-genre » n’ait actuellement pas traité en littérature. Pourtant, en matière de fantastique, certaines amorces ont été faites au XIXe avec des auteurs comme Gauthier, Poe ou encore Maupassant. Pareil avec le « post-Apo », plus tardivement. Si tu devais citer tes œuvres de prédilection en la matière ça donnerait quoi ?

Oui, c’est ce qu’on disait plus haut, à ma connaissance, la littérature ne traite pas le sujet. En tous cas, pas sérieusement.
Je ne suis pas allé chercher des Super-héros dans la littérature classique et pour cause, il n’y en a pas. En revanche, il y a toujours le personnage d’Ulysse qui me hante quand je parle de Iron-man ou Wolverine, Prométhée si je pense à Hulk… En ce qui concerne les passages angoissants de Maltalents, comme l’homme qui nourrit des créatures dans le jardin sous la fenêtre de la chambre des protagonistes, cette ombre qui se tient debout sous le balcon et qui fixe le lit dans lequel tu dors, je ne peux cacher l’influence du Horla de Maupassant. Lovecraft aussi. Bien sûr.
Alice au Pays des merveilles… Parce que le livre de Lewis Carol ce n’est pas Walt Disney, quand même…
Mais il ne faut pas forcément chercher dans la littérature si on veut proposer quelque chose de nouveau. Ou alors lire des choses un peu plus éloignés du sujet qu’on traite. J’ai déjà cité Barjavel. En ce moment, j’ai pour livre de chevet N’espérez pas vous débarrasser des livres de Jean-Claude Carrière et Umberto Eco. C’est un livre d’entretien qui disserte de la place du livre, de son évolution, de sa possible disparition au profit d’outils virtuels, plus largement des nouvelles technologies de stockage de la connaissance et donc de la mémoire. C’est un livre qui m’angoisse et qui me fait du bien. Je n’avais pas ressenti ça depuis La route de Cormac Mc Carthy. Ces deux livres m’ont plongé dans une profonde déprime, parce que, qu’ils soient fiction ou essai, ils ont en commun le fait de parler de la fin d’un monde, de l’impossibilité de revenir en arrière, de la perte, de la fragilité de ce qui constitue l’espèce humaine. Ça parle de la fin de la mémoire et donc de l’identité et de la destruction du berceau de la conscience.
Je n’ai pas peur d’une invasion zombie ou d’une troisième guerre nucléaire pas plus que je ne crains la disparition du livre, mais ce qui me bouleverse dans ces deux livres c’est qu’ils me parlent, à moi, de ma propre fin, du temps qui passe, du monde de ma jeunesse qui n’existe plus. Ce n’est pas tant de la nostalgie que la peur de mon propre vieillissement, des choses à réaliser, du temps qui nous est imparti. Maltalents parle de ça aussi…

La force de « Maltalents » – comme d’ailleurs dans ton précédent roman « Avec une dernière dose d’enthousiasme » – réside pour beaucoup dans les considérations « autour » du récit. Et le message en filigrane est sombre, détaché, fataliste. Il n’y a donc aucun espoir pour l’humanité ? Aucune raison d’espérer ?

Oui, j’aime que le récit soit le prétexte à d’autres considérations, qu’il soit perforé par des saillies existentielles… Comme si notre propre existence ne pouvait s’empêcher de traverser la fiction.
Quand j’ai fini Avec une dernière dose d’enthousiasme, je pensais avoir écrit un livre sombre et, à ma grande surprise pas mal de lecteurs y ont vu de la lumière et beaucoup d’humanité.
Maltalents est dans la continuité de cette vision. Si la situation est désespérante, il y a encore beaucoup de choses à faire pour améliorer notre sort. Les situations désespérées n’empêchent pas l’action. Personnellement, je ne crois pas que la situation soit désespérée. Je trouve le tableau extrêmement sombre, triste, pathétique mais, pour caricaturer, tant qu’on peut se permettre le luxe d’écrire des livres au lieu de prendre les armes, c’est que tout n’est pas si dégueulasse. Mais je n’ai jamais vraiment misé sur l’espoir. Je reste, encore aujourd’hui, un optimiste désespéré.
Et puis, il se trouve que je suis devenu papa durant l’écriture de ce bouquin. Quelque chose, malgré moi, c’est placé dans mon travail comme dans un écrin. Une pierre philosophale qui transforme les énergies. Un contraste entre la noirceur (mais l’humour aussi, il ne faut pas l’oublier) du texte et le bonheur apporté par la naissance de notre enfant. C’était bien d’écrire un truc de super-héros à ce moment-là. Tous les papas devraient être des super-héros…

En tant que grand fan – tous supports confondus – d’univers post apo (de « Malevil » en passant par « Le fléau » ou « Je suis une Légende »), j’ai presque été frustré de voir finalement cet aspect réduit en une toile de fond. J’ai même eu l’impression que tu as volontairement laissé les détails afférents à ce « monde d’après » comme une sorte de flou artistique, laissant le lecteur à la fin de ton roman avec de nombreuses interrogations. Comme si le contexte suffisait…

Malevil, Maltalents…. De beaux titres… (sourire)
Je tiens évidemment à cette forme elliptique qui donne plus de liberté à l’imagination du lecteur. Et même si, comme toi, j’adore les univers post-Apo (j’ai déjà mentionné Cormac Mc Carty et Barjavel) ce n’était pas le propos du livre. Peut-être celui d’un prochain livre…
J’ai compris que ce livre allait s’adresser à un lectorat qui possède les codes de ce genre d’histoire aussi n’est-il pas nécessaire de noyer le lecteur dans une multitude de détails. Pour les autres lecteurs, les non-initiés, ils auront, je l’espère, le plaisir de se confronter à une forme moins confortable qui devrait stimuler le questionnement et l’imagination.
Quant à la frustration que ça provoque… Je sais, je sais, mais le livre s’intitule Maltalents, n’est-ce pas ? (sourire)

Gamin, j’avais complètement flashé sur l’album de Satriani « Surfing with the Alien », un de mes premiers skeuds d’ailleurs, qui m’a ensuite plongé dans le monde des super-héros. J’ai de fait été un fan inconditionnel du Surfeur d’Argent. Comme souvent, c’est via la musique que je me suis intéressé à un autre univers. Alors pour « Maltalents », si tu devais associer une sorte de « bande-son », quels groupes, quels albums pour accompagner idéalement la lecture ?

Le surfer d’argent… Encore un survivant…
Plutôt un esclave ? Un esclave d’un tyran qui l’oblige à travailler sans relâche pour protéger les siens en détruisant indirectement d’autres univers. Au passage, j’y voyais plus jeune une critique du capitalisme.
J’ai écouté beaucoup de musique sans paroles durant l’écriture de ce livre. Musique instrumentale et bandes originales de films. Mais curieusement, la musique qui a servi mon travail ne constituerait pas forcément une bonne bande-annonce…
J’ai commencé le travail sur la musique du film Inception de Christopher Nolan, composée par Hans Zimmer. D’une incroyable modernité, narrative mais pas ennuyeuse. J’aurais tendance à choisir ça mais pour ceux qui ont vu le film ça va parasiter la lecture avec des images qui ne sont pas d’eux.
Et puis pas mal de remixes de Nine Inch Nails pour l’énergie et la transgression. L’Inferno de MotorHead pour les accélérations.
C’est amusant que tu parles de musique parce que je ne rédige pas toujours en musique. Parfois c’est le silence ou les bruits de la rue. Mais pour ce livre, oui, c’était un extraordinaire support.
Il y a eu beaucoup de Pink Floyd dans la deuxième phase. Je suis fan, mais je ne sais pas pourquoi j’ai choisi les albums les plus décevants, les plus « musique d’ascenseur », comme pour nourrir l’aspect pathétique de l’histoire.
En cas d’adaptation cinéma, je me porte volontaire pour créer les pièces musicales de Maltalents
Toi, tu l’as lu sur quoi ?

Ma lecture de « Maltalents » a coïncidé avec une phase de MEGADETH-ite aigue (plus particulièrement l’album « So Far »). Donc pour répondre à ta question, la tonalité de ton roman a dans mon esprit des airs de « Into the Lungs of Hell », « In My Darkest Hour » et autre « 502 ». Finalement, hormis le « Super Dupont » de Gotlib (je plaisante), c’est très américain cette notion de super-héros. Tout du moins la réappropriation faite. Tu expliques cela comment ?

Ils ont Dieu sur leurs billets de banque… « In God we trust », ça explique tout, non ? (sourire) Je ne sais pas si leur sens de l’héroïsme, de ce qu’on appelle « héroïsme », est différent du nôtre ou bien si, comme pour les Japonais avec Godzilla, c’était une catharsis. Une façon de surmonter leurs traumatismes.
Je ne sais pas. Une idée peut-être ?
Je dirais un mélange entre l’étiolement du religieux et le besoin de croire en une destinée supérieure. Freud parlerait d’une transposition de la figure paternelle dans ce qu’elle peut avoir de « rassurante » vers une homme « supérieur » qu’on idéalise et à qui on prête des pouvoirs « surnaturels ».

Avec un certain sens de la répétition, tu sembles avoir pris plaisir à détailler les différents assassinats « fratricides » entre les différents protagonistes de ton roman. Ce côté presque « action » tranche considérablement avec certains inserts quasi-poétiques et réflexions philosophiques. Ce mélange de genres a priori contre nature ne constitue-t-il pas ta marque de fabrique ?

C’est l’esthétique de la « Bande annonce » qui veut ça. Du trailer. On passe d’une séquence à une autre, on fournit des clés pour que tous les spectateurs comprennent l’enjeu mais on espère que tout ne réside pas dans ce qu’on nous montre durant ces deux minutes promotionnelles.
La genèse du livre réside dans la confrontation de deux images fortes. Celle d’un homme qui attend la mort sur le bord d’un canal et celle d’un autre qui se lève tous les matins pour cultiver son jardin. Je savais qu’il ne s’agissait pas du même personnage mais tout me poussait à les faire cohabiter dans le même livre. Tout me poussait à mener l’expérience de cette confrontation.
Ensuite, le choix narratif de supprimer toutes les scènes d’actions et de ne retenir que les passages emblématiques des films à grand spectacle : « cette mission si vous l’acceptez… », la conversation avec le génie du mal (comme dans les James Bond), la remise en cause de la hiérarchie, la trahison du meilleur ami, l’apparition de la horde de zombie, Le combat manichéen et la corruption de la Force, etc… J’ai réuni tous ces clichés jusqu’à obtenir un canevas dans lequel les moments réflexifs pourraient s’épanouir. Après tout, un bon film de zombies ne parle pas de zombies.
À bien y réfléchir, c’est un livre un peu nihiliste. L’assassinat systématique des personnages, la déformation de la narration, l’intrigue quasi inexistante. Heureusement que la couverture est jolie. (sourire)

Si on avait été quelque peu « frustré » par la « courtitude » de tes précédents romans, « Maltalents » affiche un gros deux cent pages pour une œuvre à la fois dense et diversifiée. La bonne longueur, c’est quand les pieds touchent le sol ?

Je suis d’accord avec Coluche… C’est comme pour la sculpture, il faut savoir ralentir quand la forme émerge. Il faut savoir quand s’arrêter. C’est un choix difficile si on ne sait pas où l’on va, si on ne connaît pas à l’avance l’effet recherché. Je savais parfaitement qu’une histoire pareille pouvait être écrite sur cinq cents pages, sur plusieurs tomes, devenir une saga… Mais ce n’était pas mon but. Je savais que je ne voulais pas trop de descriptions. Je voulais faire une bande-annonce de deux-cents pages… Je voulais laisser beaucoup de portes ouvertes, beaucoup de possibilités au lecteur. Je voulais des bribes narratives très nettes et précises, indépendantes et liées comme les reflets multiples dans les éclats d’un miroir brisé. Je voulais multiplier les pistes mais aussi parasiter le tout avec des traces de l’écriture elle-même, des traces de fusain, des esquisses apparentes. Je voulais qu’une fois la statue finie, on trouve des traces du ciseau sur elle et les outils au pied de son socle.

Mais tu ne crains pas que ce choix de ta part puisse donner un côté « brouillon » (dans le sens péjoratif du terme) à tes romans à l’avenir ?

J’ai la chance d’être dans une maison d’édition (Les Presses Littéraires) qui me laisse la possibilité de fournir un travail non-formaté, libre, risqué, là où d’autres m’imposeraient des corrections non pas pour améliorer le texte mais pour le normaliser, pour en faire un produit standard. J’use de cette chance pour donner des livres moins « confortables »… La longueur a son importance, c’est du temps de lecture et donc d’immersion, mais je ne peux jamais prévoir le nombre de pages et personne ne me l’impose. C’est une très bonne chose pour sortir de la zone de confort… Je dois canaliser moi-même la chose. Sur ce projet-là c’était bien. Sur un autre peut-être faudra-t-il changer les contraintes…
Au final ça nous donne un livre assez dense, en effet, qui mélange les genres, sans générique de fin, avec quelques pages encore à écrire et d’autres à déchirer…

Un mot sur l’ouvrage en lui-même, que ce soit la police (c’est quoi comme police d’ailleurs ?), le papier, le rendu etc. j’ai été particulièrement impressionné par la qualité du roman en tant que telle. Tu as tout choisi toi-même ? Tu es content du résultat, je suppose ?

La police, la mise en page et la fabrication sont l’œuvre de la maison d’édition. Nous avons collaboré de façon très étroite avec Les Presses Littéraires afin que le corps du texte réponde à mes attentes mais aussi qu’il reste fidèle à la ligne éditoriale de leur production… Pour la couverture, c’est l’œuvre de Grafiko… Et dans tous les cas, nous avons essayé de donner du sens. Les « seuils » ont toujours une signification, il ne faut pas les sous-estimer, c’est le premier contact avec le lecteur.

Grafiko – alias Rémi – a encore réussi à trouver une « image » percutante pour illustrer quelque chose d’a priori pas « illustrable ». Il a trouvé ça tout seul ou tu l’as aiguillé ? Qu’est-ce qui t’a plu dans cette couverture ?

Rémi est un infographiste très doué, un communicant avisé, mais aussi un lecteur et un ami. Son avis, même quand nous ne sommes pas d’accord, compte énormément et ses conseils sont toujours pertinents.
Je lui ai fait lire le tapuscrit. Il doit être le premier à l’avoir lu… C’est le minimum pour pouvoir l’illustrer, mais c’est aussi un gage de confiance réciproque, de partage entre créateurs.
Grafiko avait déjà créé le visuel de Avec une dernière dose d’enthousiasme et, parce que l’expérience fut concluante, je lui ai demandé de la réitérer pour Maltalents. Grafiko est toujours très attentif. Son sens de l’écoute, qui devrait être la première qualité de tout graphiste, lui permet de proposer assez vite des solutions graphiques cohérentes et inattendues. Nous avons pris le temps de chercher. Je dois le remercier de sa patience car je lui ai demandé de poursuivre des pistes assez saugrenues. Nous sommes allés chercher très loin pour finalement revenir à une idée simple, lisible, radicale mais aussi complexe et subtile. L’idée de cette « ouverture de chemise » à la « Superman » vernie d’une texture papier journal froissée, c’est tout simplement brillant. Ça inscrit le symbole éternel et indestructible du pouvoir, de la double identité, de la transformation dans la matière fragile, éphémère et triviale du papier journal, de la feuille de choux jetable. C’est une image à la fois classique et d’une grande modernité, dotée d’une forte puissance évocatrice. Ce qui est merveilleux c’est que Grafiko parvient toujours à me satisfaire sans jamais trahir l’esprit Grafiko.
En général, quand il m’apporte le projet final, je me demande si le texte est à la hauteur de la couverture. (sourire) C’est embarrassant, mais c’est bon signe.

Avec un peu de recul, ta grande satisfaction et, inversement, ce que tu trouves perfectible dans « Maltalents » ?

Je suis convaincu d’avoir fait trop long. Je veux dire de n’être pas allé assez loin dans l’épure. J’aurais peut-être dû tailler un peu plus dans la pierre… Ne suis pas convaincu de la nécessité des chapitres 20 et 27 par exemple…
Je suis assez content des monologues et de certains dialogues ; j’aimerais les voir interprétés sur scène ou sur pellicule. Ce sont des textes qui méritent de vivre.
Je suis très heureux d’avoir écrit Maltalents. Je veux dire que j’étais très heureux durant l’écriture du texte. Il y a des textes plus douloureux que d’autres à produire. Maltalents c’était du plaisir quotidien. Mais si le résultat me convient c’est au lecteur de me renvoyer une image de mon travail.

Plus généralement, comment trouves-tu ton inspiration ? Dans quelle condition aimes-tu écrire ? Quelle est ta fréquence en la matière ? De la réflexion au premier jet du manuscrit, « Maltalents » représente combien de mois (d’années ?) de travail ?

Comme en musique parfois on débute par une mélodie, parfois c’est par une suite d’accords, ou bien c’est ta main qui dérape sur le piano et provoque un heureux accident.
Parfois on commence par une punch line qui sonne juste et c’est un fil qu’il faut dérouler. Parfois c’est un rêve dont il ne faut pas forcément donner la signification… Parfois c’est juste une image qui s’impose à toi, qui devient obsédante et qu’il faut résoudre, comme un problème de mathématique ou un casse-tête chinois… L’inspiration… Je ne sais pas trop de quoi il s’agit, en fait. Mes professeurs de littérature considéraient pour la plupart que ça n’existe pas… Marrant. Je crois qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise idée, mais la façon dont cette « idée » va nous permettre de raconter le monde dans lequel nous vivons, qu’il soit physique ou psychique.

Mes conditions d’écriture idéales résident dans de parfaits lieux communs. À la terrasse d’un café. Regarder passer les gens c’est important. À mon bureau, jetant un œil par la fenêtre, faisant des pauses pour fouler le gazon du jardin… Ce sont les conditions idéales, mais je ne les ai pas. Le manque de temps, mon activité professionnelle, mes responsabilités familiales m’ont appris à m’adapter et j’écris maintenant dès que l’occasion se présente, de jour, de nuit, dictaphone, notes prises « à l’arrache »… Ça ne me gêne pas outre mesure parce que c’est assez proche du résultat fragmentaire que je cherche à obtenir. Ce contexte fait que la méthode et la forme finissent par se rejoindre.
Ce qui est certain c’est que, quand on décide d’écrire, on écrit tout le temps, même avant de coucher les mots sur le papier. L’écriture commence dans la tête parce que dès qu’on destine une pensée au papier, on commence à penser différemment, courant le risque de trahir cette pensée pour faire une phrase plus esthétique. Il faut être vigilant à chaque instant, se surveiller, éviter ses propres pièges.

A quand le prochain roman ? Des pistes, des projets ?

Il n’y a pas de date. Par chance, je n’ai pas ce genre d’impératif. Mais j’ai toujours une idée en tête. Quelques pages, beaucoup de notes préparatoires. Pour l’instant, je finis un texte plutôt personnel avant de passer à une nouvelle fiction… En l’occurrence, je vais continuer de travailler cette esthétique du fragment, ce style un peu cubiste, avec une histoire dont les protagonistes de mon nouveau projet auront la nostalgie de leur brosse à dent…
Il y a toujours une image qui m’obsède ou une bobine à dérouler même si, au final, l’idée qui m’obsède le plus c’est de me débarrasser de la nécessité d’écrire. Comme si je n’aspirai qu’à une chose, vivre sans avoir besoin de manger ni de dormir… C’est toujours difficile de continuer, mais renoncer m’est impossible… C’est malgré moi.


Et aussi…

 

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