Le Misanthrope (1/3)

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Le Misanthrope
1996

« Sur quelque préférence, une estime se fonde,
Et c’est n’estimer rien, qu’estimer tout le monde. »

Chaque fois que David reçoit ses commandes, un parfum de Noël baigne alors sous le préau des hardos. Excités comme de jeunes chiots, on se masse autour de lui, on l’écoute raconter ses joies et ses peines avec moult détails qui n’en finissent pas. On attend surtout le moment où il va ramener ses prises au lycée, le moment où il va proposer de graver des trucs contre vingt balles et tout le toutim. Sauf que là, David bloque. Depuis plusieurs jours. Il écoute le même groupe en boucle, essaie de nous le décrire un peu plus à chaque fois, le rendant d’autant mystérieux. Misanthrope, rien que le nom est intriguant. Sont français en plus, comme Massacra, SUP et Loudblast. Alors inconsciemment ça fait plaisir, mérite qu’on se force sans doute davantage. Comme David est chauvin (au point de dire que « Les Bérus » sont le plus grand groupe de Punk du monde), le fait qu’ils soient bien de « chez nous », les rend forcément plus novateurs, plus intéressants aussi. Les descriptions qu’il en fait sont en tout cas flatteuses, il parle d’ambiance sombre et torturée, de Death Metal bizarre avec des passages en chant clair, plaintif et émouvant. Alors on écoute Sa Majesté David, on se demande à quoi ça ressemble au final ce truc (« Metal Extrême d’avant-garde » : même Holy Records se montre énigmatique pour étiqueter la bête). Puis bon, un nom de groupe en référence à une œuvre majeure de Molière, forcément, laisse tout le monde perplexe.

Au bout d’une semaine de buzz intensif, on n’en pouvait plus. Chaque matin, on se radinait avec une cassette vierge ou vingt balles (tarif non négociable) en espérant que David arrête les blablas pour faire chauffer un peu sa chaîne hi-fi. Comme toujours dans ces cas-là, il traite les payeurs en premier, puis consentit à faire les cassettes par ordre de préférence personnelle. Attendre alors pendant plus d’une semaine pour pouvoir écouter le début d’un premier bout de riff d’un groupe qui s’annonce génial s’avère long. Très long, trop long même. N’en déplaise à Shakespeare, patience et longueur de temps font juste chier. Comme souvent en pareille situation, la trop longue attente annihile la surprise et fait monter d’un cran de trop son degré d’exigence personnelle. Ainsi, avant même d’avoir écouté la chose, il était écrit quelque part dans un grand livre mystique que Misanthrope me décevrait, que cette came-là n’était pas pour moi. Ou pas tant que ça.

J’écoute et réécoute la cassette que David m’a faite, une quatre-vingt-dix minutes avec « Variation on Inductive Theories » (face A) et « 1666… théâtre bizarre » (face B). Comprends pas l’engouement. J’ai beau refaire le film à l’envers, essayer de capter l’enthousiasme, aucun voile ne se lève devant mes yeux. Comprends même pas le titre de l’album, son nom flotte comme une équation abstraite. Du Metal pour intello ? C’est quoi ce truc ? Mais sous le préau, tout le monde semble conquis, on se félicite surtout que cette originalité-là soit française, on fait de grands projets même, on espère, on croit en un renouveau du Metal de par chez nous. Un Metal « à la française ». Alors parfois, même face à l’évidence, on fait taire son esprit critique, on cède un brin de raison contre un peu de foi. Car, après tout, Misanthrope, c’est énorme et chimérique, c’est nouveau, grandiloquent, presque incroyable. On n’avait jamais entendu ça « avant ». Puis, faut bien un début à tout nouveau mouvement, non ? Bref, Misanthrope est un cas à part, assurément, le groupe « à écouter » durant quelques mois sous un certain préau de la région parisienne en plein cœur des années 90.

— Ils passent au Plan dans quinze jours.

David donne l’info avec son habituel air de résigné, blasé de tout.

— Ils sont du coin, en fait, précise-t-il.

Français, ça nous allait déjà très bien. Mais « francilien », c’était quelque part encore mieux. On était tellement habitués à écouter des groupes si lointains, venant de contrées aux noms barbares, que le fait de savoir que les gars de Misanthrope n’habitaient «  pas loin » leur conférait un surplus de sens.

— Y aura Sadist en première partie.

Première fois que j’entends le nom de ce groupe.

— C’est du Death mélodique italien. Ils intègrent même du clavier dans leurs compos.

Death Metal, piano et Italie. Ça ne va pas. Qu’est-ce que c’est que cette tambouille ? Aussi « contre nature » qu’une pizza au Nutella et au Curry. À peine David a-t-il lâché l’info qu’un petit silence s’immisce dans l’assemblée des trois pelés et un tondu. Tout le monde essaie d’imaginer le merdier, mais non. Quelque chose ne colle pas.  

— J’ai récupéré un extrait, une vidéo. Thomas a la clé de la salle du Ciné-club, si ça vous branche, rendez-vous ce midi là-bas. On pourra mater ça tranquillement.


12h30. Devant la salle, je suis le premier arrivé. J’ai quitté le cours d’allemand un peu avant l’heure pour être certain de ne pas rater « ça ». Du Death Metal italien avec du piano… Bordel. David a dit que « ça tuait ». La dernière fois qu’il avait dit d’un groupe que « ça tuait », c’était — dans l’ordre — pour le « Testimony » de Pestilence, le « Crimson » d’Edge of Sanity et le « Focus » de Cynic. Forcément, ça voulait dire quelque chose. Il allait se passer quelque chose dans quelques minutes.

David arrive tout décontracté du gland comme à son habitude, il avance nonchalamment en traînant légèrement les pieds. Dans sa main, une VHS noire, typexée. Thomas lui emboîte le pas, sourire aux lèvres et l’air du bienheureux. Sont toujours contents  ces mecs-là, on ne sait pas trop pourquoi. On entre dans la salle, le temps de poser nos affaires, cinq autres « brothers » arrivent. Rires en sourdine, accolades à deux balles. On s’installe autour du poste de télé. Thomas sort une autre VHS, le « Citizen Kane » d’Orson Welles, au cas où la documentaliste se radine pour vérifier ce qu’on fabrique.

David appuie sur « lecture », l’image pue. On tombe sur la fin d’un clip de Deicide (je reconnaîtrais entre mille la voix de cochon colérique de Glen Benton), puis Sepultura déboule ensuite dans un désert de croix noires. David accélère, alors Cavalera se transforme sous nos yeux en puce démoniaque sautillant partout à l’écran, on se marre. Stop. Ça commence, c’est un extrait live. Les mecs de Sadist ont le look typique des Metalleux US du début des années 90 : cheveux méga longs, look de thrasheurs (t-shirt, jeans, baskets). Ambiance Death tout pareil avec gros headbangs frénétiques, riff morbide et voix d’écorché vif. Sur le refrain, ça ralentit un peu, on comprend « sometimes they come back » puis le guitariste joue de la guitare et d’une sorte de synthé en même temps. Une main sur la guitare, l’autre sur le clavier. David nous montre la chose, tout en secouant la tête sous nos yeux. Je suis estomaqué. Comment une telle prouesse est-elle possible ? En moins de quelques minutes de live, le concert de Misanthrope et de Sadist venait de devenir « the » évènement à ne pas rater.

Bruit de clé, la documentaliste triture la serrure, David éjecte sa cassette, Thomas place « Citizen Kane » à la place. Elle balaie notre assemblée de son air de chouette effraie et ne voit rien à redire. Presque : « J’espère que vous ne fumez pas de la drogue ». Alors on se met tous à rigoler.

 

La place coûtait cent quarante balles (une fortune, le prix d’une nouveauté),  le concert tombait en pleine semaine et personne ne pouvait passer me prendre pour y aller. J’avais beau retourner l’équation dans tous les sens, j’étais baisé.  Ma seule option consistait à mendier auprès de mes vieux. Autant dire mission impossible. Aimant les causes perdues d’avance et pour la « beauté du geste », je décidai tout de même de tenter le coup. Dès fois, sur un malentendu…

— Je voudrais aller à un concert jeudi soir prochain ?
— Hein ?
— L’entrée coûte 140 francs, c’est au « Plan » à Ris Orangis.
— C’est quoi ce concert ? demande-t-elle méfiante.

J’avais déjà fait tous les dialogues dans ma tronche et en étais arrivé à la conclusion qu’il aurait été particulièrement con de mentir.

— Un groupe que j’aime bien.
— Oui, mais encore ?
— Qu’est-ce que ça peut te faire ?
— Y a pas marqué « distributeur de billets » sur mon front. Tu veux aller à un concert, tu demandes de l’argent, tu es mineur — je te rappelle — j’ai le droit de savoir où tu vas et ce que tu fais.

Certains parents font chier, d’autres non. Chez les miens, c’est juste une vocation.

— Ça ne va pas te plaire….
— Dis toujours.
— Mieux vaut ne pas que tu saches…
— Ça suffit maintenant ! Tu la craches ta Valda ?
— Le groupe que je voudrais voir s’appelle Misanthrope.
— Hein ?
— C’est un groupe de Metal français, en référence à la pièce de Molière bien sûr, avec des passages atmosphériques et lyriques.
— Je ne comprends rien, c’est un concert ou une pièce de théâtre ?

La tentation est grande de l’embrouiller, mais non. « La vérité, rien que la vérité, dites je le jure ».

— C’est un concert, je viens de te dire. Le groupe en première partie est Sadist, un groupe de Death Metal italien.
— Si je comprends bien, tu me demandes 140 francs pour aller voir des misanthropes et des sadiques en concert.
— Voilà.

Elle ouvre la bouche, mais rien ne sort. Pas la peine d’attendre la suite, je ne connais que trop bien tous les rictus qui apparaissent sur ce visage.

— Et on pourrait savoir comment tu connais de tels groupes ?

Il y a tout le mépris du monde dans sa question.

— Un pote au lycée m’a copié une cassette.
— Ton père et moi désapprouvons cette musique.
— Je comprends, je désapprouve presque tout moi aussi. Mais j’aime bien cette musique.
— …
— Mais laisse tomber, je le savais, ce n’est pas grave, je voulais quand même « tenter le coup », dis-je en faisant des guillemets imaginaires avec les doigts.
— Je serai quand même curieuse d’écouter à quoi ça ressemble.
— Tu ne vas pas aimer.
— Ramène ta cassette.

J’en étais sûr. Et je sais très bien ce qui va suivre. J’avais prévu le coup donc et sors de ma poche une cassette déjà calée sur « Sometimes they come back » de Sadist. Elle s’installe dans le canapé, face à sa chaîne, le dernier cri de chez Kenwood (avec enregistreur rapide, égaliseur, dolby et tout le bordel). « Tu ne vas pas être déçue du voyage » je pense, en appuyant sur « play », après avoir notablement haussé le son pour accentuer les dommages.   

Évidemment, ce qui suit vaut tout l’or du monde. Ce regard d’horreur et d’incompréhension compense à lui seul l’impossibilité matérielle du concert. La terreur que je lis dans ses yeux me ravit. Faut signer où le pacte avec le diable ?

— Éteins ! crie-t-elle.

Je ne bouge pas. Gagner quelques secondes de délectation. Elle finit par se lever et extirpe elle-même la cassette.

— Confisquée !
— …
— On verra ce qu’en dit ton père.
— Il n’aimera pas, je pense.
— Fais pas le malin, tu vois très bien ce que je veux dire.
— Bien entendu et tu devrais savoir que je suis bien au-dessus de tout cela.

Je la plante dans le salon, ma cassette dans sa main

— Au fait, tu peux garder la cassette, dis-je en montant l’escalier jusqu’à ma chambre. Cadeau !
— …
— Tu penses bien que j’en avais fait plusieurs copies.

 

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Les autres commentaires de Canard

17 réponses à “Le Misanthrope (1/3)”
  1. Skyzosheep
    12.01.2014

    J’ai écouté Crimson pour la première fois tout récemment et putain cet album m’a botté le cul comme jamais aucun album auparavant. A part ça nouvelle bien foutue, comme d’habitude. Ce canard est bourré de talent.

    • Skyzosheep
      12.01.2014

      D’ailleurs concernant Holy Records et son catalogue je crois bien que c’est SAS qui tient la boite. Après il est possible que je me trompe

      • Canard
        12.02.2014

        Non, quelqu’un d’autre m’a fait la même réflexion.
        A l’époque je sais pas en tout cas s’il était le « patron », mais Misanthrope était bien étiqueté dans le catalogue comme « Metal Extrême d’Avant Garde » (ça m’a marqué).

        • Acmae
          12.05.2014

          Vous ne vous trompez pas, je confirme. (et il l’était déjà à l’époque)
          Bon, je continue ma lecture, ça me plait pour l’instant, comme souvent venant de ta part M’sieur l’Canard.

  2. Hugo
    12.02.2014

    Jamais compris les parents qui empêchent leur gosse d’écouter la musique qu’ils veulent. Comme si ça allait changer quoique ce soit, ça force juste à écouter ça en cachette … Débile …

  3. Tonton RG (Beurk Rogers Bla bla bla...)
    12.02.2014

    Des misanthropes et des sadiques!!! Mort de rire!!! Je reconnais bien là ma grande soeur…

  4. Rikkit
    12.03.2014

    Est-ce que tu ternis volontairement l’image de tes darons ou bien etaient-ils vraiment comme ça ?

    Leur réaction (celle de ta maman plutôt) me paraît plus qu’excessive, ça me dérange vachement je crois.

    • Canard
      12.04.2014

      Petit pépère… Faut pas que ça te dérange non plus.
      Pour répondre à ta question, ils étaient « pires » sur certains points et « moins pires » sur d’autres. Mais ils sont globalement assez conformes à la description que j’en fais (suffit de voir les réactions de RG sur le sujet). Pour le reste et à leur décharge, je suis l’ainé de quatre, mes parents voulaient que « ça suive » et je leur en ai fait baver aussi à différents niveaux. Tout n’est pas noir ou blanc ;)

      • Tonton RG (Beurk Rogers Bla bla bla...)
        12.04.2014

        Arrete, tout le monde a compris qu’on était comme les mecs qui font le jeux des 3 cartes au puces de Clignancourt!!! Je suis le complice qui crédibilise tes dires!!! Ah ah ah…

        • Canard
          12.04.2014

          Ah ah.
          C’est pour ça que ça m’intéressait que Ninja ou Zardu repassent aussi dans les parages pour créer un « faisceau d’indices ».

  5. DaHeraetik
    12.03.2014

    Un grand plaisir de lire une chronique qui parle de Sadist, époustouflant et magique leur premier opus !

  6. Skyzosheep
    12.03.2014

    Le plan? Ris-Orangis? Mais putain en fait le canard habitais pas loin de chez moi… (ceci est un commentaire inutile)
    Je confirme, le fait que j’ai appris que le canard habitait pas loin viens de lui ajouter un surplus de sens dans mon esprit, pour une raison que j’ignore totalement.

    • Tonton RG (Beurk Rogers Bla bla bla...)
      12.04.2014

      Il est parti habiter chez les bourges, maintenant, et moi son tonton à la montagne (Canard me souffle que je suis chez les bourges aussi)! mais je confirme que la dernière fois que je suis monté dans sa voiture en pleine agglomération richissime, Mooosieur Canard écoutait Suicidal tendencies, y’a des choses qui se respecte et ceci en fait partie (bien que je n’aime ST).

      • Canard
        12.05.2014

        Authentiquement vrai.

        • Skyzosheep
          12.05.2014

          Chez les bourges… A Neuilly?

          • Canard
            12.08.2014

            Ah non quand même pas (je ne donnerai pas d’indice)…
            Il y a « bourges » et « sur-bourges ». Tout est relatif quoi.

  7. Kelu
    03.29.2015

    A l’époque, le grand frère d’un gars de mon bahut était le bassiste de Misanthrope donc le nom revenait régulièrement… Je n’ai appris que recement qu’SAS était à la tête de Holy records et a été le premier à écouter les demos de groupes qui deviendraient des incontournables… Demos qu’il enregistrais sur des cassettes en provenance du même Cora ou mes potes et moi achetions nos cassettes vierges….


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