Zardû Strikes Back (2/5)

slider18picto052_2

Partie 2 : Pour la souffrance (II)

Pas très loin du Bastille des filles du calvaire, Zardû et moi avançons dans un dédale de rues en plein trou du cul de Paris. En cette belle journée d’automne, nous cherchons son pote, Cousin Ga, modèle d’intégrité selon Saint-Zardû, qui se joint à nous pour le concert de Pro-Pain.

 » C’est plus qu’un ami. Pur, simple, droit et d’une extrême franchise. Le genre qui écoute Pantera d’un amour contenu, qui pogote dans la fosse en prenant garde de ne pas faire mal aux autres « .

Sous les toits du Paris des parisiens, nous finissons par trouver la tanière de l’homme, vers Bréguet-Sabin — rue Amelot — à quelques mètres de la fédération anarchiste…

Cousin Ga est un grand escogriffe, sec et nerveux, la trentaine sauvage et anticonformiste (à l’image de sa trop longue queue de cheval et de son bouc négligé). Au niveau vestimentaire, même combat : perdu d’avance. Aucun gène de « jeune cadre dynamique » n’a jamais été détecté chez cet individu.

Ce dessinateur surdoué galère et change de job tous les quatre matins. Il refuse le quotidien, résiste tant bien que mal aux cons ordinaires. Perché à l’ombre dans Paris, entouré d’une tonne de bouquins, de Cioran à Alan Moore, il vit d’un peu de misanthropie et de trois fois rien. Le dernier moyen pour rester libre à la fin des années 2000. Si différent en apparence de Zardû, en réalité du même moule. 

A peine installés dans son vingt mètres carrés, les bières tombent, les joints se roulent. Un débat est lancé par Zardû qui prétend que Divine Intervention est moins bon que Diabolus, alors je crie. Tout en écoutant notre joute verbale, Cousin Ga zone sur son Mac en silence tel un DJ de fin du monde. Il jongle de morceaux en morceaux pour coller la bonne bande-son à nos différents arguments qui tombent comme autant de sentences. Aucune envie d’aller au concert de Pro-Pain. J’aimerais rester ici, chez ce mec, à glander et papoter jusqu’à une heure tardive. Mais Zardû tient trop à ce concert et le fait de les voir tous les deux si enthousiastes m’inspire une certaine confiance. Alors on s’arrache de là.

Une fesse posée sur le Hardcore (New Yorkais) et l’autre sur un Thrash bien viril, Pro-Pain a théoriquement tout pour me plaire. Mais des deux albums que Zardû m’avait forcé à ingurgiter, je n’avais retenu qu’une vague soupasse plaisante mais pas transcendante. Diablement efficace, mais fondamentalement bourrin. Trop souvent, les groupes qui évoluent entre deux genres n’arrivent pas à éviter leurs écueils respectifs.

On avance vers la Loco. Zardû est en forme, il fait l’animateur, la jonction entre Cousin Ga et moi. Il enchaîne vannes sur jeux de mots foireux. Passe de considérations pointues sur le Thrash à des réflexions quasi philosophiques sur le cinéma gore. Cousin Ga embraye et anticipe même le cheminement de ses élucubrations avec une retenue presque « britannique », tandis que j’essaie de comprendre comment on est passé du film Brain Dead à Exodus, de Cannibal Holocaust à Coroner, de Gérardmer au Hellfest. Zardû est à fond, il s’anime tout seul dans le fast-food d’avant concert pendant que Cousin Ga et moi bâfrons en souriant. L’espace d’un instant, j’aimerais revenir sur ma démission, je me dis qu’avoir un pote comme Zardû au taf est une chance inouïe et unique. Au diable les principes, les carrières, les enjeux. Aller ensemble vers la retraite, année après année, à continuer de faire des Best Of de Kreator ou d’Overkill en défiant le patronat… voilà une belle quenelle au système, au triste monde du travail.

On entre tous les trois dans la Loco. Sur scène, le bassiste chevelu d’Anonymus interpelle de loin en loin le public avec un accent québécois, qui nous fait hurler de rire. Pas intéressé par cette première partie, Zardû en profite pour se diriger vers le stand de ventes de t-shirts. C’est la tournée des 15 ans de Pro-Pain et de leur dixième album Age of tyranny – the tenth crusade, l’un des meilleurs albums du groupe d’après lui.

[Inside Fitch Zardû]
Derrière le comptoir, je reconnais instantanément le batteur de Pro-Pain qui fait office de vendeur. Cette « proxitude » entre le groupe et le public typique punk/ hardcore me touche. Je jette mon dévolu sur un t-shirt blanc, manches bleues qui porte discrètement en haut à droite l’inscription « Pro-Pain 15 ».   Il est tellement bien camouflé qu’on pourrait limite le mettre pour une présentation en entreprise devant un comité de direction. Tout fier d’avoir reconnu le batteur, je m’en retourne prestement vers Ga et le Canard pour leur faire partager ma joie de geek.

Zardû : Eh les mecs, savez qui c’est le mec là-bas qui vend les t-shirts ?
Ga : Un roadie ?
Zardû : Nan.
Canard : Le manager du groupe ?
Zardû : Mieux que ça, c’est JC Dwyer le batteur de Pro-Pain ! Et il y a encore mieux…  Figurez-vous que les mecs d’Anonymus sont en train de jouer sur sa batterie. C’est vraiment là qu’on voit la différence d’état d’esprit avec le Thrash. Vous imaginez sérieusement Lombardo prêter sa batterie aux groupes de première partie ?
Ga : Houlà, grave pas.
Canard : Clair, vu tout le business, l’image de marque et le marketing  à la con qui pourrissent les groupes de première catégorie, c’est juste impensable…
Zardû : Tiens, voilà « L’esprit du Clan » qui monte sur scène… Putain, il est pathétique ce groupe. Y a une faute de frappe sur les affiches. En vérité, il fallait lire : « L’esprit du gland ».

Canard et Ga, bien gavés eux aussi, se gaussent franchement en entendant ma vanne.

— Fitch t’es vraiment trop con ! lâche Cousin Ga. 
— Ça me gave que JC dans un excès de générosité prête ses fûts à de tels connards, qui sont un cliché à eux tout seuls, j’ajoute. 

[Retour à la vision du Canard]
Pro-Pain déboule sur scène. Pas de blabla. Juste un « bonsoir » avec un accent US à couper au couteau et en avant ! Riff en acier, son « garage », rythme enlevé. Sans préliminaire, Pro-Pain entre dans le vif du sujet, de son sujet, celui du Metal US décomplexé et joué à la mode, à la mode Punk de chez nous. Aucun génie, mais débordant d’une envie, d’une conviction et d’une générosité qui feraient taire tous détracteurs. Pro-Pain est une machine de guerre. Les titres s’enchaînent, sans temps mort, à peine trois secondes entre chaque. Le temps de reprendre son souffle pour mieux rejeter tout son être dans cette haine de tout, cette sainte colère qui soulage les tripes. L’esprit d’un Slayer n’est pas très loin.

Le groupe joue à poil, sans éclairage, sans aucun effet ni effort. T-shirts, bermudas, tennis. Pied au plancher façon « on va pas se la raconter entre nous ». Je regarde la populace de cette Loco clairsemée : des trentenaires rasés (pour la plupart), subtile alliance de t-shirts de Bad Religion, Metallica, Ramones, Bad Brains, Slayer, Misfits… Ca pogote devant la petite scène sans se faire mal, les poings serrés. Derniers résistants de la première heure d’un Punk qui s’indigne et d’un Metal sans artifice.

Débarrassé de sa timidité naturelle, Cousin Ga se tient au milieu du pit et secoue sa longue crinière en prenant des poses de gros bras. Derrière moi, Zardû – un verre de trop à la main – hurle les paroles en même temps. Je regarde les mecs de Pro-Pain, ces éternels quinquagénaires qui jouent sans ciller, se la donnent comme au premier soir devant les trois-cents fans qui ont fait le déplacement. Le groupe veut mettre la pâtée, mettre un coup de boutoir au système en rêvant d’un monde meilleur. Après trente titres passés à la moulinette en à peine deux heures, nous ressortons de la Loco épuisés, groggy et légers. Pro-Pain vient d’expurger une partie de notre propre haine et nous libère dans le Paris d’après minuit.  

Zardû : Ah si je tenais l’enculé de fils de pute de tourneur de merde qui a programmé l’esprit du gland de mes couilles, je lui ferais avaler le vomi de tous les clodos du 18ème par l’anus ! A vouloir à tout prix nous offrir un festival de hardcore, ce résidu de sous-humanité nous a flingué la fin de MON Pro-Pain ! Ça mériterait presque la peine de mort !
Canard : Dommage qu’on n’ait pas pu voir la fin, mais c’est vrai que ça tabasse bien Pro-Pain en live. Ils donnent sans compter ces mecs-là.
Zardû : T’as vu ça, grosse, grosse, grosse tuerie. Côté patate, rien à envier à Slayer, non ?
Canard : Ouais, on est presque dans la même cour. Mais quelque part, les mecs de Pro-Pain sont encore plus crédibles, ils n’ont pas tout le staff et le matos derrière, eux.
Ga : Hardcore oblige.
Zardû : Bon, je ne veux pas te presser, mais on y va nous. On débriefe demain au bureau mini boule ?
Canard : Sans faute. Salut les mecs !
Ga : Ravi d’avoir rencontré le fameux « brother of metal de bureau » de Zardû. A une prochaine, mec.

Tandis que Zardû et Cousin Ga s’éloignent, je me remets à penser aux différences fondamentales entre punk/ hardcore et métal.

Rien que dans cette conception de l’intégrité artistique, un fossé les sépare. Aussi intransigeant et totalitaire que puisse paraître un groupe comme Slayer, il y a toujours dans l’ombre du géant thrasheur un arrière-gout de business, d’effet de mode bien US et une certaine envie de ne pas se tenir trop éloigné des charts. Slayer est l’exemple même du bastion qui a cédé progressivement, que le capitalisme a fini par ingérer. Aussi rebelles que se proclament les grands groupes de Metal, ils ne sont que des esclaves du système. Contrats, publicités, promotions, tournées, labels etc. Un fonds de commerce qui aliène de la même façon qu’il ceinture M. Toutlemonde avec son crédit, son CDI et ses RTT. En définitive, des chiens tenus en laisse et qui aboient bien sagement quand on le leur ordonne, façon Zeus et Apollon, les deux Dobermans de Higgins dans Magnum.

Il faut être Rancid pour dire « Fuck » à Madonna, il faut être NOFX pour fonder son propre label et produire ce qu’on veut. Il faut être Refused, Propagandhi ou Bad Religion pour faire de l’intégrité plus qu’une vertu mais un principe de vie. Bien sûr, il faut aussi être Pro-Pain pour balancer le show auquel nous venons d’assister. 

Le Punk-Hardcore n’a que cela à mettre en avant, à préserver comme un joyau de pureté. Alors pas besoin d’éclairages, de pyrotechnie ni d’effets spéciaux pour rayonner sur scène. Juste la persévérance et cette foi. En ce sens, Metal et Punk sont tous les deux des canidés, des cousins de la même famille, mais pourtant aussi différents que le loup et le chien de La Fontaine. Je regarde Cousin Ga — clochard céleste — qui me devance et tourne le dos au système. Je regarde Zardû qui a écrit de façon indélébile et depuis toujours « FUCK YOU ALL » sur son front. Je leur envie leur légèreté d’hommes libres, tandis que moi je n’ai que cette haine absurde et cette colère. Ils s’envolent alors ensemble dans les rues de Paris tels deux papillons de nuit, tandis que je suis cloué au sol. La légèreté est une vertu.    


CANARD : Alors rapidement hein !  1)
Prince of the Poverty Line 2) Silent Whales 3)Jonah’s Ark 4) Semblance 5) Answer
ZARDÛ :
1) Oui avant-garde a chance : sans équivoque, je me l’écoute en boucle.
2) Folkemon : Je suis assez d’accord avec ROMDU sur NIME, un album franchement excellent qui n’a pas volé son 5/5. Je viens d’expliquer pourquoi plus haut, faut suivre. :0)
3) A semblance of normality : Très bon choix cette nouvelle voie, servie par une nouvelle voix. Le départ de Martin a donné un second souffle au groupe en apportant notamment une richesse dans les mélodies vocales. En témoignent les TRES nombreux titres forts comme Another drinking song, The song of no-involvement, The parliament of fools, Lightening the load.
4) Vintage Whine : Celui-là sert peut-être les « recettes » du groupe, mais, et alors ? Ils ont un style, ils l’explorent. C’est le propre de la musique de genre de se ressembler d’un album à l’autre, sinon, ce n’en est pas. Le synthé sur l’intro de Kiss my sweet brass craint un peu, mais sinon, y a vraiment du très lourd dans cet album : On with their heads !The Silver Cloud’s Dark Lining, A Well Beside The River, Bury Me, Little Miss Take, Something To Cling To
5) The Answer machine. Pour une fois j’abonde totalement avec ta kro sur NIME. ). D’ailleurs, c’est elle qui m’a donné envie de découvrir le groupe. Je trouve que cet album est vraiment planant. Merci de tes conseils avisés mon canardou. ;0

A propos de Canard :

Les autres commentaires de Canard

9 réponses à “Zardû Strikes Back (2/5)”
  1. Axldobby
    02.19.2014

    Il y a des groupes, dans la scène Hard-Rock et Metal, qui fondent leurs propres labels, produisent leurs albums de A à Z. C’est sûr, les machines bien huilées que sont les « légendes », ça te bombarde de dates de tournée, des albums à tout va, etc. Je pense qu’à y regarder de plus près, l’underground a encore cette « crédibilité » que n’ont plus les grands. Et puis, même si je ne fais que très rarement des concerts, j’aime bien ceux qui se déroulent dans des endroits à taille humaine. Tu as plus de chance de blablater avec les zicos, les spectateurs et rentrer en ayant gagné quelque chose. J’imagine que les gros festoches (je n’y ai jamais mis les pieds…), c’est du même acabit que les grandes surfaces: y a de tout, t’y entres, tu consommes, tu passes à la caisse et tu ressors. Sur l’instant, l’impression de satiété. Après quelques heures, jours, semaines, ce besoin se fera de nouveau ressentir…
    En tout cas, cette nouvelle saga Zardu pousse à la réflexion :)

  2. zardû
    02.23.2014

    Je profite de la publication de ce papier pour dresser un florilège de Pro-Pain. Écoutez le live Road rage et des titres comme Pound for pound, Time, Put the lights out, Every good boy does fine, State of mind, political suicide, ou encore Sustance ou Zugabe pour avoir une idée représentative de la discographie de ce groupe prolifique. Lisez aussi la kro du Canard a propos de leur dernier opus auquel il a mis 4/5.

    • Canard
      02.24.2014

      En fait j’ai mis 3/5 mais il est bien cet album. Quand même.

    • Axldobby
      02.24.2014

      Yop Zardu! J’ai essayé quelques chansons citées dans ton message. Je n’ai pas trop accroché… Dommage!

  3. Joc
    02.24.2014

    Skyclad c’est vraiment bien…

    Pro-Pain, euh, faudrait que j’approfondisse on va dire.. :)

    • Canard
      02.25.2014

      Une façon polie pour dire que t’aimes pas ;)
      Fais pas trop le malin, parce que figure-toi que tu apparais dans le dernier épisode de Zardû Strikes Back…
      Ouais.

      • Joc
        02.25.2014

        Ah ah…
        J’ai hâte de lire ça…

  4. Samuel
    03.06.2014

    Putain ! Et on invite pas Samuel pour les concerts de HxC ! Faux frères ! Bon OK j’habite pas à côté…
    Bon en même temps j’ai fait le persistence tour au bataclan dernièrement et à taille humaine c’est vraiment top ! Pas de barrières, du stagediving, un bon pit qui retourne bien et surtout t’es dans le concert t’es avec le groupe ! Même si le hellfest reste un pèlerinage annuel très enrichissant.
    Et y a pas à dire, le hardcore c’est proche du public, le chanteur et le batteur de Nasty en train de se beurrer la gueule au Jägermeister au stand de tshirt, ça n’a pas de prix ^^
    Une soirée Nasty, Terror, Strife et ST, que demande le peuple ? Bon Fitch avait raison pour Ramallah, fallait pas y aller pour ça.
    Si vous voulez du bon bourrin HxC faut demander à Sam ;)
    Et même si je suis d’accord pour Slayer, à chaque fois que je les vois, je prends un decade of aggression … Donc je suis heureux !
    Fallait le dire qu’on parlait bonne zic dans le coin ;)
    Ça me donne envie de réécouter du Pro-Pain tiens ^^
    Fred

  5. Skyzosheep
    10.24.2014

    De Skyclad j’connais que Anotherdrinkingsong… Faudra que j’essaye les albums cités ici. Sinon comme d’hab le Canard fais du bon boulot avec ses petites nouvelles cool… D’ailleurs Je crois que celle là est la seule ou Canard n’insulte rien ni personne, c’est surprenant.


Répondre


Et aussi…

 

slider35
slider34
slider23_bonus
slider33bis
slider33
slider32
slider31
slider30